Soyons tous des femmes africaines!

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Ainsi, il n'y aurait plus rien à faire qu'à laisser se produire le désastre. Parce qu'on ne sait plus comment reprendre le combat, comment se dresser à nouveau, et, verticaux, faire face. Parce qu'ils nous ont fait perdre nos moyens et la force d'exiger le respect de nos droits, de revendiquer ce qui légitimement nous revient. Puisque notre monde tourne à l'envers, puisqu'aujourd'hui les patrons entraînent les salariés dans de fausses révoltes qui ne profitent qu'aux patrons, puisque l'exploitation du travailleur est battue en brèche par l'angoissante absence d'exploitation du travailleur au chômage, puisque l'aliénation est telle qu'elle fait réclamer à grands cris une aliénation plus grande encore, que l'on confond avec la liberté... Certains baissent les bras, d'autres les agitent en d'amples moulinets brassant l'air sans l'épurer, les derniers tombent dans le panneau de l'extrême droite et du bouc émissaire. Tant d'impuissance et de fatalisme après deux siècles de luttes sociales, qui ont remporté bien des victoires! Mais quand l'espoir ne trouve plus en nous-même la source de son énergie, il nous faut regarder ailleurs pour puiser le désir d'un élan nouveau. Relevons la tête en quittant nos oripeaux européens et par un effort de nos volontés, devenons tous des femmes africaines!

La transfiguration de nos âmes amoindries et de nos corps fatigués en femmes africaines, passe peut-être par la littérature. Par ce roman,Photo de groupe au bord du fleuve, d'Emmanuel Dongala (2010). 

Un groupe de femmes. Elles sont quinze, elles cassent des pierres au bord du fleuve, transforment, à coup de marteau, des blocs de roche en graviers nécessaires à la construction des infrastructures modernes, vitrines du progrès dans un pays d'Afrique qui se veut démocratique. Le récit est porté par une voix, adressée à Méréana, l'une des femmes du chantier : « Tu continues à frapper sur la roche dure placée entre tes jambes. La température ambiante ne descend pas au-dessous de trente degrés. Tu transpires, mais tu ne peux pas te mettre torse nu comme un homme, parce que tu es une femme. Tu prends le bidon en plastique et verses un peu d'eau dans un gobelet ; tu en bois un peu pour te mouiller la gorge et tu t'asperges le visage avec le reste, mais elle ne te rafraîchit pas beaucoup parce qu'elle est tiède. Tu ranges le gobelet et le bidon et tu lèves les yeux pour regarder au-delà de ton petit territoire. Comme dans un camp de bagnards, une quinzaine de femmes cognent la pierre comme toi, qui pour nourrir ses enfants et les envoyer à l'école, qui pour soigner une mère ou un mari malade, qui pour tout simplement survivre ou alors qui, comme toi, pour se procurer au plus vite une somme d'argent dont elle a un besoin urgent. Combien d'heures encore, combien de jours encore pour y arriver ? » Un aéroport en retard de construction, et la demande de graviers explose. Les revendeurs de pierre font grimper les prix, mais ils payent toujours aussi peu les femmes du chantier. Une idée surgit dans l'esprit de Méréana : qu'elles récupèrent une partie de la hausse du gravier en doublant les prix de leurs sacs ! Les autres femmes, l'une après l'autre acceptent, et, ensemble, elles entrent dans la lutte. Les entrepreneurs refusent l'augmentation, les femmes se défendent, la police écrase la révolte en tirant à balles réelles et confisque les sacs.

Ce sont des femmes, opprimées en tant que telles dans une société qui, sous des dehors démocratiques et égalitaires (une ministre au chic occidental se flatte d'obtenir bientôt la parité au parlement), vit encore sous les règles de la tradition, appliquées aux femmes avec violence. C'est cette violence de la tradition que dénonce Mariama Bâ, dans un livre célèbre que Dongala évoque au détour d'une page : Une si longue lettre. Mariama Bâ exprimait en1979 la souffrance des femmes soumises à la polygamie et dépossédées au moment du veuvage. Bien sûr, aujourd'hui il y a les tribunaux, mais la justice est si peu fiable que peu osent y avoir recours. Alors Méréana s'insurge : « Ces hommes qui nous ont volé nos cailloux, pensent que parce que nous sommes femmes, nous allons nous taire comme d'habitude. Quand ils nous battent au foyer, nous ne disons rien, quand ils nous chassent et prennent tous nos biens à la mort de nos maris, nous ne disons rien, quand ils nous payent moins bien qu'eux-mêmes nous ne disons rien, quand ils nous violent et qu'en réponse à nos plaintes ils nous disent que nous l'avons bien cherché, nous ne disons toujours rien, et aujourd'hui ils pensent qu'en prenant de force nos cailloux, encore une fois, nous ne dirons rien. Eh bien non ! Cette fois-ci, ils se trompent ! Trop, c'est trop ! »

 

Elles sont, pour la plupart, analphabètes, méprisées et trompées à cause de leur manque d'instruction, ainsi que le rappelle l'un des acheteurs de pierres : « Quand on est analphabète comme vous l'êtes, on ne parle pas de ce qu'on ne connaît pas. Vous pensez que vos sacs vont aller à pieds jusqu'au chantier de l'aéroport ? Et les camions, savez-vous qu'en plus de l'essence, il faut vidanger un camion ? Graisser les essieux, charger la batterie, mettre de l'air dans les pneus, vérifier les patins de freins, nettoyer les vis platinées et d'autres choses trop techniques pour que vous compreniez ? Savez-vous que tout cela coûte de l'argent, alors que vous, vous ne faites que vous asseoir sur vos culs et cogner, cogner ? »

Elles ont vécu, chacune, une histoire marquée par la guerre, le viol, la maladie, le deuil, la violence conjugale ou le veuvage qui les spolie. Mais ces femmes africaines, ces travailleuses sans aucun pouvoir, n'ont soudain plus peur. Elle osent penser par elles-mêmes et revendiquer ce qui leur semble juste au nez de leurs oppresseurs, quel qu’en soit le prix. Dongala se joue de la confrontation entre ce groupe de femmes pauvres, courageuses et déterminées, et un Etat corrompu, un pouvoir confisqué et arbitraire, qui souhaite passer pour exemplaire aux yeux de la communauté internationale. Puisque le pays est en voie de développement, qu'il est démocratique et que les femmes y sont respectées, hors de question qu'un groupe de casseuses de pierres (et de pieds) vienne ruiner l'effet paillette de la grande conférence des premières dames d'Afrique organisée par la « mère de la Nation », la femme du Président. Le pouvoir tente la dévalorisation du mouvement de protestation : « vous voulez me faire croire qu'une bande de femmes analphabètes, de petites tâcheronnes qui vivent à la petite semaine, ont pris l'initiative de monter une marche de protestation devant un commissariat de police sans quelqu'un derrière tirant les ficelles ? », hurle la ministre. Le pouvoir tente la corruption de Méréana. Mais les femmes finissent par être entendues, parce qu'elles se laissent guider par leur sens de la justice, parce qu'elles prennent des décisions collectives dans l’intérêt général, parce qu'elles prennent le risque de la solidarité, en surmontant leurs peurs pour créer un rapport de force suffisamment à leur avantage pour faire reculer l'oppresseur.

L'historien du post-colonialisme Achille Mbembé utilise le mot « nègre », pour désigner le travailleur surexploité par le capitalisme, pour mettre en évidence sa transformation en chose, la marchandisation à laquelle il est soumis quelque soit sa « race ». Lutter contre le mécanisme de chosification du « nègre », homme ou femme, qu'impose le capitalisme partout dans le monde, c'est peut-être d'abord oser devenir pleinement des femmes africaines.

Publié dans Notes de lecture

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