sous l'emprise de la norme

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Sans titre

Ils jouent, vos trois bambins. Ils emplissent un petit seau de plastique rouge, le renversent dans le bac à sable, s’extasient : quel beau château, regarde Maman ! Vous leur souriez. Les enfants poursuivent leur fragile construction : le premier creuse avec sa pelle, le deuxième tend le seau, le troisième observe ses aînés, songeur. Le ciel est étonnement clair pour ce milieu d’automne et les feuilles tapissent d’or les allées du parc. Pourtant, votre apparente insouciance cache, sous un front lisse, les terribles tourments du doute.

En y réfléchissant, vous vous souvenez des premières alertes. La dame de la crèche, qui s’occupait si bien du petit, vous avait glissé à voix basse que, trop souvent, il restait silencieux, qu’il voulait tout observer et s’accroupissait mal. Il avait même tiré la natte d’une fillette. Les parents s’en étaient plaints. La dame vous avait questionnée : est-ce qu’il dormait la nuit, jouait-il avec ses frères ? Elle avait suggéré des difficultés familiales. Vous aviez répondu gaiement que tout allait pour le mieux, que votre dernier né était juste un enfant timide. Trop timide. La dame vous avait fixé, vous aviez baissé les yeux.

Puis il y eut la maîtresse. Elle avait voulu vous voir, parce qu’il s’était amusé avec des fourmis. Longtemps, trop longtemps. Dans la cour, il suivait les pérégrinations des insectes et dédaignait les parties de foot entre copains. Il avait même colorié l’habit du Père Noël en jaune! Et quelle agitation : impossible de tenir en place, de se concentrer. Quelle lenteur, aussi, pour venir à bout des exercices !

La semaine dernière, il a bousculé un enfant sous le préau. Les parents s’en sont plaints. La directrice vous a convoqué. Dans l'intérêt de votre fils, elle a conseillé l’orthophoniste, le psychologue, l’éducatrice. Et pour vous, l’école des parents propose des formations adaptées. Il ne semble pas malheureux, avez-vous rétorqué. La directrice vous a congédié : on vit en société, pensez aux autres, Madame. Tout cela sera consigné, comme il se doit, dans le grand fichier.

Le petit trace avec son doigt des formes sur le sable, tandis que les grands fignolent leur forteresse. Un souffle se lève, des feuilles tombent mollement sous les arbres. Soudain, le petit se dresse, bondit, écrase le château de ses frères, puis s’enfuit en courant. Les deux aînés hurlent et vous regardent, incrédules.

Vous n’avez rien fait pour empêcher le saccage. Vous êtes restée là, béante, assise sur votre banc. Vous voyez bien qu’il vous faut apprendre votre rôle de mère. Vous êtes dépassée. Vous avez besoin d’aide : des professionnels, des gens compétents.

Et vous vous demandez comment ça vous est arrivé, à vous. Vous fouillez votre passé, récapitulez les tares ancestrales, les vices congénitaux. Mais qu’avez-vous bien pu faire pour que de vos propres entrailles naisse ce futur délinquant ?

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