pas de fraise à Gaza

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

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     Juillet 2011. La "flotille de la Liberté", interceptée par la Grèce, n'atteindra pas Gaza. Même la mer a des murs.

    C'était un immeuble antique dont la blancheur claquait sur l'azur éclatant. Les Salomon en occupaient tous les appartements : une seule grande famille installée à tous les étages. Les murs, éraflés par endroits, avaient une longue histoire ; mais le confort n'en était pas moins moderne, l'eau courante, la vue sur la mer et le jardin luxuriant où s'enracinait un pied de fraisier vert.

     Les Salomon auraient été parfaitement heureux si les anciens habitants de l'immeuble, les Slimane, avaient accepté leur éviction sans mot dire. Mais les Slimane étaient des râleurs. Ils se plaignaient d'avoir été injustement délogés pour régler un problème entre les Salomon et des étrangers, problème qui ne les concernait en rien. Depuis l'installation des nouveaux propriétaires, ceux qui étaient restés vivotaient dans les recoins de l'immeuble, logeaient dans les placards, circulaient difficilement entre cave et office sous la surveillance maniaque des Salomon, qui redoutaient les énergiques rebuffades des Slimane.

     Pourtant, au rez-de-chaussée, un petit deux pièces donnant sur la mer restait en possession des anciens habitants. Les Salomon avaient bien essayé de s'y installer aussi, pénétrant par effraction, posant leurs valises dans la cuisine, déroulant leurs matelas dans le salon, se servant dans le frigidaire ; les Slimane protestaient, on en venait aux mains et les murs de l'immeuble tremblaient. Les étrangers avaient fini par convaincre les Salomon qu'il valait mieux laisser tomber et abandonner le petit deux-pièces aux Slimane. Les Slimane s'y entassaient et regardaient d'un mauvais œil les Salomon qui s'ébattaient dans le reste de l'immeuble, habitaient leurs anciennes chambres, mangeaient leurs légumes. Quelquefois, une pierre aiguë, vigoureusement lancée par l'un des Slimane, blessait l'un des Salomon. Les Salomon ripostaient si violemment que les vieux murs se lézardaient davantage : on retrouvait, chez les Slimane, des vases cassés et des enfants morts. Au loin, les étrangers toussotaient, et la vie reprenait son cours après les funérailles.

       Les Salomon étaient très mécontents de leurs voisins, qu'ils jugeaient agressifs, peu fréquentables. Ils leur reprochaient aussi de ne pas les aimer. Alors, ils rendaient la vie impossible aux Slimane, désoeuvrés, reclus dans leur deux-pièces. Les Salomon ne leur accordaient que le strict nécessaire pour ne pas mourir de faim, encore fallait-il que les Slimane les payent. L'eau, l'électricité, l'essence, les médicaments, les matériaux nécessaires à la rénovation du deux-pièces abîmé par les attaques des Salomon leur étaient comptés et il fallait toute l'ingéniosité des Slimane pour ne pas dépérir. Malgré l'esprit de débrouillardise, la situation empirait : la pauvreté et le désespoir régnaient dans le logement surpeuplé.

*

       Chaque jour, Bissane se fait une place près de la fenêtre qui donne sur la mer. Là, l'enfant regarde dans le jardin les restes piétinés d'un fraisier qui promettait tant. Seule une fragile fleur blanche à cœur de soleil se balance encore au bout de sa tige si fine. Mais le fruit murira-t-il? Par delà les citronniers, Bissane scrute l'horizon. L'enfant connait par cœur toutes les nuances de bleu qui séparent le ciel de la mer. Dans sa rêverie, des bateaux apparaissent peu à peu, comme des fantômes prenant corps dans le lointain. Ils viennent des pays libres, débordent de toutes ces choses dont se nourrissent les Salomon et qui manquent à sa famille. Quelquefois Bissane croit apercevoir l'un de ces bateaux déchirant fièrement de sa proue la couture de l'air et de l'eau : mirage aussitôt coulé par les Salomon. La mer teinte en rouge est une immense fraise écrasée. Bissane voudrait calmer la rage sourde qui lui brûle le ventre comme la faim. Mais la colère nourrit la colère et Bissane, dans un éclair d'impuissante fureur, attend, épouvantée, le jour où l'immeuble par trop meurtri s'effondrera, engloutissant sous ses ruines les Slimane avec les Salomon.

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