Nadine, sans retouche

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

poupee.jpg    Janvier 2011. La ministre chargée de l'apprentissage et de la formation professionnelle, Nadine Morano, s'emporte contre un journaliste ayant publié d'elle une photo qui lui déplait.


      Enfant, elle fuyait à la vue de l'appareil, se cachait derrière le fauteuil du salon, sous le lit. Il fallait l'appeler longtemps, lui promettre monts et merveilles pour qu'elle accepte enfin de s'extirper de la cache où elle se terrait telle un levreau effarouché. Pourquoi, se demandait la petite Nadine, les adultes tiennent-ils tant à me photographier? Pourquoi faut il se tenir droit, regarder devant soi d'un air crispé en prononçant un mot anglais et idiot? C'est qu'elle était jolie, la fillette, avec sa robe du dimanche, ses soquettes un peu poussiéreuses et le serre-tête pincé dans les cheveux blonds. Elle posait sous le cerisier du modeste jardin de ses parents, devant les géraniums de maman, devant le beau camion de papa. Peu à peu, la fillette apprivoisait son image, cette jumelle de papier et de lumière qui surgissait mystérieusement de la pochette qu'on allait chercher en ville, chez le photographe, et qu'on ouvrait, impatients, en déplorant les ratés, en s'émerveillant des ressemblances. Maman lui disait que c'était tout elle, cette enfant droite et figée, au regard espiègle. Alors, Nadine se prit à croire qu'elle était belle, ainsi gravée pour l'éternité sur les négatifs paternels. Elle ne s'envolait plus quand papa disparaissait un instant et revenait, ses grandes mains chargées de l'appareil pocket qu'il manipulait précautionneusement, organisant d'une voix forte les poses indispensables à la réussite des clichés.

          C'est ainsi que Nadine, jeune femme, se mit à rechercher l'objectif, à le traquer partout : dans les réunions des jeunes du parti, dans les mariages et les communions, lors de la galette des rois municipale, sur les marchés où elle serrait non sans sourire les pognes rudes des commerçants. Sur les affiches électorales, elle ne voyait que la blancheur de ses dents et le lissé de sa peau rosée, tendue. Comment ne pas voter pour elle? Elle se voyait irrésistible, portée vers les plus hauts sommets de la gloire nationale, par la magie du sixième art.

        Dans son bureau du ministère, Nadine prend de l'âge. La quarantaine s'éloigne mais sur les photographies elle est toujours aussi resplendissante, comme si l'appareil dévorait les rides, raffermissait le contour du menton, gommait les cernes qui, parfois, lui alourdissent le regard. Pas besoin de miroir ensorcelé pour savoir qui est la plus belle! La démarche encore jeune elle gravit les marches des perrons officiels, perchée sur ses hauts talons, les basques au vent, sous les flash crépitant des journalistes.

        Mais, patatras, le monde merveilleux de Nadine s'effondre un jour de fête, alors qu'elle vient de présenter ses meilleurs vœux. Dans les pages d'une gazette locale, Nadine découvre son visage sans retouche, hilare et grassouillet, le regard bêta. Cette bécasse vieillissante, ce n'est pas elle! Folle de rage, elle accuse le photographe de trahison.  Jamais, plus jamais, il ne la prendra en photo. Aujourd'hui, Nadine se cache derrière les drapeaux de la République, sous la banquette de son véhicule avec chauffeur, sous le lit de son appartement de fonction.

         Jamais, plus jamais, ce salaud ne lui fera dire cheeeese.

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lucie1945 27/01/2011 21:50


Excellent, tout simplement!


juliettekeating.over-blog.com 28/01/2011 05:27



Bonjour Lucie1945,


Bienvenue sur le blog!


JK