Lettre à celle qui est née

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Toi qui viens de naître et sans l'avoir voulu va grandir dans ce monde d'hommes, tu tiens tes petits poings serrés, levés comme par défi. Ne baisse pas ta garde. Non que la vie soit un sport de combat, même si elle y ressemble souvent, mais parce que la liberté n'est pas donnée en présent dans le berceau d'une fille. On te dira que tout est fait : l'égalité est là comme une évidence inscrite dans la loi, et les femmes opprimées souffrent sous d'autres cieux. On te dira que c'en est trop, que le rapport de force s'est inversé, que les femmes dirigent le monde, qu'elles s'approprient les enfants, émasculent les hommes, les violentent. On te dira que le féminisme est un extrémisme, que les féministes te trompent et qu'il te faut revenir au bon sens des données biologiques, des connectomes cérébraux différenciés, qu'il te faut accepter cette immuable complémentarité des sexes que les traditions, dans leur sagesse, ont figée depuis la nuit des temps. Tu entendras bien des choses sur ce qu'il te faut être, toi, femme née dans un monde d'hommes. Garde tes poings serrés. Pour ne pas prendre la place qu'on t'assigne comme la réalisation de tes propres choix. Pour ne pas enfiler le costume sacrificiel de la mère, comme s'il avait été taillé pour toi de toute éternité. Pour ne pas porter sur tes épaules la culpabilité des déceptions et des naufrages, comme si le fait de vivre ta vie devait nécessairement entraîner le malheur de tes proches. Travaille à te connaître, deviens une entité autonome, consciente d'elle-même, de ses désirs et de la puissance de sa volonté. Entreprends ce que tu dois entreprendre, ne renonce pas à réaliser ce pour quoi tu es vivante et sans lequel ton existence ne sera jamais ta vie. Aime sans te renier, deviens toi-même dans l'amour et les jouissances de ton corps. Donne, si tu aimes à donner, mais n'oublie pas de prendre aussi. Dresse-toi, verticale, à la face du monde : ouvre les poings, déplie les doigts pour la saisir à pleines mains, ta liberté.

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