la performance ou la mort

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

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           Il pleut. Le bourgeois en vacances dans le bocage normand enfile ses bottes, regarde à l'horizon le train fendre la bruine et se demande s'il ne ferait pas bon sauter dans le prochain dur. Car, en juillet, le temps pourri engendre la nostalgie comme la nouvelle année les bonnes résolutions. « Ne devrais-je point regagner mes pénates urbaines plutôt que de risquer l'overdose de chlorophylle en succombant à la mère de tous les vices parmi les grasses pâtures ? », s'interroge le citadin en exil, insensible et désœuvré. Tel un message divin filtrant entre les cumulonimbus, une furtive embellie lui livre la réponse espérée. Alors, prenant à peine le temps d'embrasser sa femme et ses gosses qui jouent au Monopoly sous le toit de chaume, le voici au volant de son 4X4, déjouant les radars pour, au plus vite, retrouver son bureau parisien et méditer sur la seule question qui, en ces temps de menaces planétaires faisant de la destruction du monde par l'espèce humaine une pénible certitude, s'impose à l'homme moderne : comment devenir plus performant?

         Le manque de performance, voilà maintenant l'ennemi. Autrefois, il était loisible d'être brouillon, un peu rêveur, voire maladroit. Les poètes étaient prophètes ou voyants, haïs ou vénérés. Les scientifiques songeurs erraient par les jardins et trouvaient l'illumination sur un chemin de traverse en pente légèrement montante. Alors, la mesure des performances ne concernaient que les chevaux de courses. L'homme, lui, tâtonnait.

       Aussi arriva-t-il qu'un navigateur étourdi, devant se rendre en Inde, mouillât l'ancre en Amérique pour le malheur des Indiens. Un biologiste désordonné et négligent, délaissa ses cultures bactériennes : un champignon peu ragoûtant s'y développa, à la satisfaction des quidams dont la vie fut sauvée par la pénicilline. Un soir d'hiver, un chimiste distrait et nerveux, posa malencontreusement sur son poêle un morceau de caoutchouc qu'il jeta ensuite, rageusement, dans la neige : le caoutchouc ainsi assoupli permit la confection des bottes indispensables en certaines régions humides (voir plus haut).

       Ces accidents moyenâgeux ne sont aujourd'hui plus de saison. L'heure est venue du règne de la performance obligatoire, non plus réservée aux seuls canassons, mais administrée à l'homme. Qu'il soit ingénieur ou général, coureur cycliste, marchand de fleurs ou de canons, prof, toubib, astronaute ou alpiniste, danseur étoile, mineur de fond ou épouse de chef d'état, l'homme moderne se doit d'être performant. Bannissement de l'improvisation, de l'à-peu près et des arrangements avec le hasard. Respect des objectifs, des délais, des consignes, des contraintes, des prévisions, des coûts, des cahiers des charges, des marges, de l'image de marque, des quotas, des procédures, des calendriers, des normes, de l'organisation dégraissée de la production : que de la performance, vous dit-on!

        Tandis que la nuit est tombée sur la ville, notre homme moderne, seul dans son bureau, n'a pas trouvé comment devenir encore plus performant pour multiplier les bénéfices des actionnaires. Alors, pris d'un soudain accès d'angoisse, il saute du cinquième étage en n'oubliant pas de refermer la fenêtre derrière lui, par respect des règles de sécurité.

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