La page arrachée

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Rien de plus troublant, dans un roman emprunté à la bibliothèque, que de tomber sur une page arrachée. D'un coup, l'intrigue se détricote, le lecteur perd le fil et plonge dans un abîme de perplexité. Il ne reconnaît plus le héros : le suspect à la sale gueule est soudain innocenté, l'écolière naïve enterre son second mari, les tourtereaux se plantent mutuellement un couteau dans le ventre et le dandy parisien, égaré page gauche dans les méandres de son moi, sous la pluie au Palais Royal, étale, en page droite, son ego radieux sur la terrasse ensoleillée du Flore. Une page absente, c'est un gouffre qui s'ouvre entre deux numéros qui ne se suivent plus. L'ellipse tourne à la solution de continuité et le lecteur déboussolé frôle la syncope. C'est pourquoi les bibliothécaires, gens à lunettes et à scrupules, qui veillent sur le petit peuple de rats hantant leur royaume, prennent soin de retirer des rayonnages les exemplaires effeuillés.

Mais les y laissent quand il s'agit d'un livre d'art. De son écriture sage, elle a tracé ces mots sur la page de grand titre : « Pages 297-298 arrachées » et signé « Chantal. » C'est ainsi qu'une bibliothécaire au prénom désuet et à la sourcilleuse conscience professionnelle, de la pointe aiguë d'un crayon, escamota les trois cent soixante autres pages d'un catalogue des photographies d'André Kertész. Dans cet ouvrage au poids de plomb, emprunté au maigre fonds municipal, j'avais hâte de parcourir l'œuvre du grand photographe. Hélas! L'annotation laconique de la bibliothécaire a détourné mon attention de toutes les photographies subsistantes. Ne compte plus soudain que le feuillet manquant, ces pages martyrisées, disparues, volées. Quelle démence a pu donc saisir le citoyen incivil qui arracha les pages 297-298 d'un catalogue qui appartient à tous ? Il faut que le mobile soit impérieux, me dis-je. Je gamberge des raisons considérables. Et, sans tarder, je me lance sur la trace de la photographie indûment dérobée à l'admiration publique et à la mienne en particulier.

J'ouvre le livre au lieu incidemment prescrit par Chantal. De l'absent feuillet ne subsiste qu'un lambeau de papier déchiqueté. A gauche, la page 296 a échappé de justesse à la main massacreuse : Les Tuileries en automne, Paris, 1963. Je reconnais les balustrades, style classique un peu moussu, du jardin parisien. Je m'y vois, frissonnant dans l'air automnal malgré le soleil qui perce, le corps contraint sur cette terrasse en léger surplomb, bloquée entre l'angle de la lourde balustrade de pierre et, sur le bord droit de la photo, l'écorce sombre d'un platane. Les pieds écrasent le crissant tapis de feuilles mortes. Le regard levé se cogne d'abord à une seconde balustrade vis-à-vis de la première, qui supporte une haute et large vasque vide, puis il s'esquive à gauche, suit la fuyante par l'allée tracée au cordeau, bordée d'arbres aux feuillages encore touffus, en doux tons de gris qui vont s'éclaircissant. Mais le regard n'ira pas loin : il se heurte, au fond, à une clôture dressée contre un fragment de ciel blanc, et revient sagement devant, dans le cadre de la terrasse aux feuilles mortes. Jardin prison, me dis-je, où se multiplient les verticales des balustres, des troncs, des lampadaires éteints et de la grille qui cerne le jardin. Je lis les massives horizontales que dessinent les deux balustrades comme d'imposants signes égal. Je traduis : classicisme égale dessèchement de l'esprit. Je songe aux vers de du Bellay sur les ruines romaines et à l'adjectif poudreux qui vient souvent sous sa plume. On voit que je n'hésite pas quand il s'agit d'interpréter une image. Ne sont-elles pas faites aussi pour cela ? Nulle présence humaine en ces lieux clos qui attendent l'hiver, mais le seul œil du photographe. C'est alors que je découvre, au centre, le désordre. Un libre et gai chambardement de toute autorité fait un silencieux raffut en plein cœur de l'image. Aux Tuileries, en automne, c'est la révolution douce. Deux fauteuils en fer forgé, empilés à la va-vite menacent de s'écrouler. Un troisième, déjà renversé, allongé pattes en l'air dans les feuilles, dévoile le dessous de son anatomie. Les coupables d'un tel chaos? Des anarchistes! Ces trois moineaux, dont le plus petit a osé se poser sur l'assise inclinée du fauteuil. Trois minuscules oiseaux, ignorants de la symétrie classique, se jouent des barreaux des hommes qui, non contents d'avoir soumis la nature à leurs canons, l'enferment encore entre de hautes grilles, de peur, sans doute, qu'elle ne les morde.

La photographie volée inciterait-elle à l'insubordination?

Sur la page droite du catalogue, numérotée 299, nous sommes à New York. En 1964, précise la légende. Au centre, un chapeau de feutre aux bords étroits, gris moyen. Sous le chapeau, un homme de dos au profil plongé dans l'ombre. Veste à petits carreaux sur fond blanc. Il marche, les épaules tombantes, les mains fourrées dans les poches, légèrement penché en avant. D'un certain âge, selon la formule. Un cadre du secteur bancaire, un gros commerçant, coupé par le bord inférieur au niveau du bassin. L'américain s'avance dans une rue dont on ne voit, dans l'angle gauche, qu'un triangle de trottoir éclairé. La veste claire se détache sur un mur de briques sombre qui couvre le reste de la surface. Nulle perspective. New York est la ville des grilles, des escaliers de fer et des passerelles métalliques dont les ombres projetées rayent le mur et le trottoir de diagonales en râteaux, plus ou moins espacées. Jeu des obliques, des lignes brisées, qui annulent leurs forces et conduisent le regard vers le second personnage. Un homme de face, vertical, immobile mais le corps en tension, dynamique. Costume, cravate. Pourtant, l'uniforme est un peu froissé, pas très réglementaire. Il est jeune, cheveux noirs, luisants, peignés sur le côté. Il tourne la tête vers la droite. J'imagine ce qu'il voit, qui est invisible pour moi parce que hors champ : l'activité fébrile de la grande ville. Mais son regard est noyé dans l'ombre des arcades sourcilières. Un sourire de Joconde se dessine sur ses lèvres. L'oreille est dressée. Tous ses sens semblent en éveil. Entre ses mains très blanches, l'homme tient un appareil de photo noir, à la bandoulière tombante. L'index est posé sur le bouton. Derrière le photographe, ce discret graffiti, tracé sur le mur en lettres de craie : I LOVE.

La photographie volée aurait-elle un rapport avec l'amour?

Paris? New York? Sur la piste de l'absente, je me réfère aux « notes iconographiques » imprimées en fin de volume et je lis : « p. 297 Un après-midi aux Tuileries, Paris, 1963. 24X36 mm. » 298 est une page blanche. Des photographies prises aux Tuileries par Kertész, le site de l'agence photographique de la RMN en affiche seize. Je repère en premier les Chaises devant une balustrade, autre titre des Tuileries en automne. Surprise : sur la photographie diffusée par la RMN, tout me semble basculer un peu vers la gauche, les balustrades ne sont plus horizontales mais légèrement inclinées, le jardin fait la culbute comme les « chaises » du premier plan. S'il est probable que le photographe ait souhaité redresser l'image telle qu'elle est imprimée dans le catalogue, il m'amuse de penser que le renversement de l'orthodoxie classique que j'ai cru lire dans l'insolence d'un moineau, était inscrit, fortuitement, dans le geste initial de l'auteur.

Deux photographies de 1963 portent le titre Un après-midi aux Tuileries. Sur l'une, un plan de demi-ensemble montre une flopée de mères de famille portant fichu. Des landaus, des enfants à pieds ou en tricycle, circulant gaiement entre les hautes sculptures d'athlètes aux fesses nues. Des plates bandes encore fleuries, la courbe du bassin autour duquel s'agglutine les promeneurs, des frondaisons opaques d'où émergent les étages supérieurs des immeubles qui longent le jardin. Ambiance bourgeoise et joyeuse d'une après-midi d'automne quand il fait encore beau.

Sur l'autre, de nombreux arbres défeuillés tendent leur tronc vers un ciel voilé par l'enchevêtrement des branches. Les ramures superposées, tissent une dentelle serrée, qui couvre la moitié supérieure de la photo. C'est sur l'une de ces branches sans doute que s'est juché le photographe, tant la vision plongeante du ramier perché convenait seule à la scène. Je l'image à califourchon, comme un enfant malicieux qui, grimpé dans l'arbre du jardin, observe sans être vu la vie mystérieuse des adultes. On voit que je n'hésite pas à imaginer. Au premier plan, structure en fonte et cinq planches, un banc parfaitement parisien. Une femme a déposé son manteau. Elle est assise de dos, robe décolletée derrière. Cheveux blonds. La jeune femme embrasse son amoureux. Elle tient sa main droite, ouverte, plaquée sur le visage de l'homme. En face, sur la même ligne fuyante de l'allée, mais séparé du premier banc par un socle de statue, à gauche, et au centre par une bande de sol poudreux, un second banc est occupé par un second couple d'amoureux. Impression étrange de voir la figure et son reflet, de surprendre à la fois le baiser et son double inversé dans un miroir. Je ne doute plus : voici la photographie de la page arrachée! C'est cette image à la fois intime et troublante, ce double baiser, ces deux couples amoureux, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autre, que s'est appropriée le pilleur. Car il est bien connu que l'amour fait des ravages, des Tuileries jusque sur les rayonnages des bibliothèques municipales. La page 297-298 enfin remise à sa place, la méticuleuse Chantal m'autorise à reprendre ma lecture à zéro.

Publié dans Nouvelles en ville

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