la jeunesse, c'était mieux avant

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Les bons français aiment leur jeunesse. Bien peigné, mais la mèche un peu folle tout de même sur le front, vêtu d’un simple polo de marque et d’un pull moelleux, le pied au sec dans des souliers en daim, le jeune bon français a de l’avenir. C’est que, pour réussir, il faut avoir la tête bien formée : des études choisies, des principes vrais, des amitiés et des amours triées. La famille veille car la distinction est une question d’éducation : être l’élite, ça se mérite. Les bons français aiment la jeunesse responsable, libre de faire ce qu’on lui demande sans rechigner, ayant le courage d’accepter l’héritage familial. Quand un jeune bon français, trop exalté, trop fougueux sur son scooter, dérape, Papa lui évite les tracasseries de la maréchaussée et le remet dans la bonne voie. Il faut bien que jeunesse se passe. Le week-end, en vacances, le jeune bon français voyage et s’amuse avec d’autres bons français. Il décompresse en entonnant des lipdubs déjantés sur le green de Saint-Adrew’s, avant de reprendre le chemin des grandes écoles. Les bons français aiment leurs jeunes quand ils ressemblent à leurs vieux.

Mais il est une autre jeunesse que les bons français n’aiment pas. Celle qui, veule, paresseuse, se saisit de la moindre occasion de sécher les cours et manifeste bruyamment dans la rue. Jeunesse immature et manipulée, qui ne se rend pas compte de la chance qu’elle a de vivre dans la France d’aujourd’hui. Pourtant, quel bonheur d’étudier dans des classes à trente-cinq élèves sous le regard paniqué d’un stagiaire bientôt démissionnaire. Quel ravissement de dénicher sous les toits, un petit deux-pièces hors de prix qu’il faudra louer à trois pour pouvoir en payer le terme, si on a la chance d’avoir en poche une caution bourgeoise. Quel bonheur d’enchaîner les stages non rémunérés, de savourer les longues périodes de chômage, de galérer des mois avant de décrocher un premier emploi précaire. Quel enchantement de subir humiliations et fouilles policières parce qu’on a pas la bonne couleur de peau sous la capuche du sweat. Quel honneur, enfin, de vivre dans un pays qui maltraite les étrangers, méprise les naturalisés, se replie égoïstement sur sa propre vacuité, devient la caricature d’elle-même et s’expose à la risée du monde.

On ne leur présente la vie que comme une longue période de travail, de la maternelle à 67 ans, sans autre possibilité de se réaliser qu’en cumulant des points de retraite. On ne leur demande, pour tout accomplissement, que de se faire et de s’entretenir employable à merci, exploitable jusqu’à ce que, devenus vieux, on les jette. On les considère comme des délinquants en puissance, qu’il faut diriger, surveiller, sanctionner. On leur dénie toute créativité, toute spontanéité, tout élan vital quand ils ne s’expriment pas dans les chemins balisés des divertissements commerciaux conçus pour leur abêtissement. On les traite de crétins, d’incultes, de fainéants, d’infantiles. Et l’on voudrait que les jeunes n’ouvrent la bouche que pour nous remercier.  

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