L'Indifférence

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Le coude sur la nappe, le menton dans la paume, elle entend le bruit des pas s’affaiblir tandis que l’amie descend l’escalier. La porte de l’immeuble se referme, les talons claquent sur le trottoir, puis plus rien. Elles se sont promis de se téléphoner. Elles se retrouveront, dans la villa du bord de mer, à l’ombre des pins. Odoriférant : le mot cogne lourdement dans sa tête. L’air salin lui fera du bien, a dit l'amie. Le soleil et les pins odoriférants. Elle regarde avec ennui les deux tasses sur la table, intactes depuis son mariage, il y a soixante ans. Rouge, l’empreinte des lèvres sur la porcelaine blanche. La pendule ébranle le silence de six coups métalliques. Elle se lève et se déplace avec lenteur. Les cuillères argentées vibrent sur les soucoupes quand elle pose les tasses sales dans l’évier. Elle ne les rince pas, Monika s’en occupera demain.

Elle traverse le salon, traînant les pantoufles qu’elle choisit dans les catalogues de vente par correspondance. Elle s’appuie aux meubles cirés, se lance de l’un à l’autre. La porte de la chambre gémit. Elle s’assoit sur le lit couvert de l’édredon vieux rose. Ni gaie, ni triste, mais si lasse. Inutile de se fatiguer à réchauffer un souper : les tuiles aux amandes apportées par l’amie, le thé dans lequel elle a versé un nuage de lait, suffiront. Elle n’a pas même la force de se dévêtir - elle passera sa chemise de nuit dans un moment, songe-t-elle, elle va se reposer un peu - et se glisse toute habillée entre les draps. Le crépuscule hivernal envahit la pièce et les phares des automobiles, qui sortent en rugissant du parking d’en face, balaient le haut des murs de longues traînées blanchâtres. Elle se saisit de la télécommande et de ses lunettes qu'elle prend dans le tiroir de la table de nuit : aussitôt, surgit de la télé une voix familière. L’animateur scande la question ; elle connaît la réponse, la souffle au candidat. C’est le petit gars des impôts. Imbattable, celui-là ! Il garde la tête froide.

Elle vit seule. Sa fille unique, qu’elle sait harassée par le travail à l’hôpital, ne lui a pas téléphoné depuis trois jours. Ses petits-enfants ne passent la voir qu’aux fêtes, jamais tous en même temps comme s’ils avaient établi des tournées. A Noël, elle prépare une enveloppe pour chacun, garnie d’un petit billet qu’ils glissent furtivement dans leur poche en marmonnant un merci. Elle comprend, malgré leur ennui, qu’ils aiment leur grand-mère mais qu’elle leur fait peur parce qu’ils sentent qu'elle va bientôt mourir.

Pourtant, ce qui l’effraie, allongée sur le lit de merisier dans les effluves de cire d’abeille que Monika s’applique à répandre et frotter chaque matin, ce n’est pas le cancer logé dans son ventre. La tumeur n’aura pas le temps de la tuer. Elle ne craint pas non plus la solitude à laquelle elle s’est si bien habituée que les visites, maintenant, lui sont un supplice. Ce qui la tourmente, dans le silence de l’appartement qu’elle devrait quitter - beaucoup trop grand, vide malgré les objets entassés, les biscuits de Sèvres grisés par la poussière, les photographies qui jaunissent dans leur cadre - ce qui l’obsède aujourd’hui, comme l'obsédait autrefois l’invite de la Mortà la jeune fille, dans un lied de Schubert que déroulait la voix flûtée de sa sœur, c’est l’indifférence. Telle un spectre laiteux, l’indifférence se tient là, pelotonnée au pied du lit, et la considère d'un air morne. C'est elle qui aura sa peau. N’aie pas peur. Sollst sanft in meinen Armen schlafen, viens sagement dormir dans mes bras, susurrait la mort exhalée d'entre les lèvres de la sœur. Le dernier souffle de la jeune fille, si fraîche, si pure, si tôt fauchée, lui avait arraché des cris de rage. Qu’importe la peur, elle n’a plus qu’à se laisser dévorer par l'indifférence. Et les doigts fripés frappent l’édredon, retrouvent sans erreur les accords angoissés qu’elle plaquait sur le piano.

L'indifférence assassine, songe-t-elle. Depuis la mort de son mari, les événements de la vie, la sienne, celle des autres, ne trouvent plus aucun écho dans son cœur. Elle a vu disparaître le frère aîné sans une larme. D’un regard impavide, elle a fixé la tâche claire et filamenteuse que le docteur Genti a pointé sur la radiographie, plaquée contre le panneau lumineux du cabinet médical, en prononçant d’un ton rassurant des paroles définitives. Elle ne parvient pas à quitter son appartement, qu'elle ne peut plus entretenir sans l’aide de Monika. Sa fille aurait bien besoin de toucher l'héritage. Mais la veuve jouit de l’usufruit jusqu’à la fin. Le dimanche, elle regarde sa fille parcourir les pièces en silence. Elle sait ce qu'elle imagine : une ouverture ici, une cloison là pour faire une chambre en plus, une salle de bains confortable, une cuisine pratique. Le soir, sa fille l'embrasse et la laisse aux bons soins de Monika : elle doit rejoindre ses trois gosses et son canapé-lit dans l'HLM de Pantin. Pourtant, elle sent bien que ce ne sont pas les souvenirs qui la retiennent ici - elle porte tout le vieux monde en elle où qu’elle soit - ni même les efforts colossaux que nécessiterait un déménagement, mais cette inertie mentale dans laquelle elle se vautre comme un animal lové dans son gîte.

Dans le lit de merisier, sous l’édredon vieux rose qui lui vient de sa mère, son mari un matin ne s’est pas réveillé. Elle l’avait bien entendu respirer différemment cette nuit-là : un souffle bref et profond que déchirait un long sifflement. Elle le savait enrhumé et s’était dit qu’elle devait absolument convaincre le docteur Genti de venir l’examiner après ses consultations du lendemain. Le mari avait prononcé son nom plusieurs fois, entre de violentes quintes de toux : elle lui avait apporté un verre d’eau qu’il avait vidé à moitié puis, les yeux mi-clos, l’avait remercié avant de reposer la tête sur l’oreiller. Elle avait pressé la paume de sa main sur son front : il ne semblait pas fiévreux. La toux s’était calmée. Tranquillisée, elle s’était endormie. Au matin, il demeurait immobile, plongé dans ce qu’elle prenait alors pour un sommeil réparateur après une mauvaise nuit. Elle avait préparé le petit déjeuner. Le coude sur la table, le menton dans la paume, elle avait attendu le réveil de son mari. En fin d’après midi, la fille, inquiète de ne pas entendre les parents décrocher le téléphone, avait débarqué : elle avait trouvé la mère en robe de chambre, le regard perdu, devant deux bols de café au lait froid.

Elle était restée prostrée plusieurs jours avant de comprendre qu’elle avait assisté à l’agonie sans même penser appeler les secours. Longtemps, elle n’avait pu s’étendre ailleurs que sur le canapé où elle passait les nuits entières à réfléchir, les yeux ouverts. La situation lui avait échappé : cette fois, elle n’y avait rien compris. Au retour de l’enterrement, l’indifférence l’a saisie. Une distance infranchissable la sépare de tout et de tous. La vie ne la concerne plus. Elle s’y traîne à tâtons, blessée de demeurer là, à écouter son cœur battre encore, malgré tout, comme si la faucheuse, furieuse de s'être couchée près d'elle, inaperçue, lui avait tourné le dos.

Petit matin. Les lumières de la rue éclairent les meubles d’une lueur si glauque que, malgré ses mauvaises jambes, elle se lève avant l’arrivée de Monika. La pluie fine, délicate comme la soie, caresse la nuit finissante sous les lampadaires. Elle tire les rideaux pour ne plus voir ça. Elle veut se faire du café même si elle ne sait pas comment elle parviendra à porter la cafetière pleine du breuvage brûlant jusqu’à la chambre. Qu’importe, elle en boira un bol dans la cuisine. Monika la reconduira plus tard, en la disputant gentiment de ne pas s’être déshabillée avant de se coucher, et lui apportera, sur le plateau, un petit déjeuner complet qu’elle grignotera au lit devant Téléshopping. Elle se rassure en pensant au sourire gai, au calme imperturbable de la jeune femme. Que deviendrait-elle sans Monika ? D’ailleurs, elle ne devrait plus tarder. Où habite-t-elle déjà ? Le joli nom de la petite ville de banlieue lui échappe encore ; mais elle ne l’interrogera plus : elle se refuse à jouer la vieille qui perd la tête.

Qu’est-ce qui se passe? Assise sur le tabouret de la cuisine, elle estime à la lumière pâle, aux bruits des enfants dans la rue, au silence de l’immeuble, l'étrange retard de Monika. Elle ne peut plus attendre et doit regagner le lit : elle aimerait tant faire sa toilette. Sur le buffet de la salle à manger, la pendule sonne neuf coups. C’est sûr, Monika arrivera hors d’elle, rougeaude sous ses cheveux filasses, et se justifiera par des problèmes de transports : dès qu’il pleut, c’est le bazar. Quelle contrariété ! Elle pourrait téléphoner. Elle est bien gentille mais tout de même. Qu'attendre de ce genre de fille ? Aujourd’hui, on ne sait plus quelle vicieuse on laisse entrer chez soi. Et si elle s’était trompée sur son compte ? Il faudra qu’elle vérifie si la croix de rubis est encore au fond de la commode. Elle vide le bol et entreprend en soufflant la traversée du salon. Elle atteint la chambre plongée dans l’obscurité. Cette fois, elle se promet de ne plus bouger tant que Monika ne sera pas là. Elle s’allonge. Le chat rechigne quand elle le bouscule. Pour l’adoucir, elle le caresse du bout du pied. Puis elle allume la télé. Elle est en colère, constate-t-elle. Mais qu'est-ce qu'il lui prend?

La sonnerie du téléphone cesse avant qu’elle ait pu décrocher et elle doute : c'était peut-être un rêve. Elle appelle Monika. D’une pression sur la télécommande, elle fait taire les candidats d’un jeu de lettres dont elle goûte peu le clinquant. Elle appelle Monika, plus fort. Mais l’appartement tendu de molleton et de serge épais, ne lui renvoie pas même l’écho de sa propre voix. Alors elle se souvient du café qu’elle a préparé elle-même et de l'absence inexplicable de Monika. Elle se souvient de sa colère.

Elle ne s’étonne pas de ne pas paniquer malgré son incapacité à se laver, s’habiller, aller faire les courses ou cuisiner seule. Si Monika n’apparaît pas, elle crèvera doucement dans son lit, impuissante à satisfaire par elle-même ses besoins essentiels. Mais elle soupire : l'indifférence... Elle entend le chat gratter le dos du canapé, sauter sur le buffet : les griffes cliquettent contre le bois ciré. Il viendra bientôt reprendre sa place au pied du lit, ignorant le danger auquel les expose la disparition de Monika. Entre deux bâillements, l’animal regardera sa maîtresse dépérir, sans rien y comprendre, de ses petits yeux vairons. Elle se demande si elle aura la force d’étrangler l'animal avant de mourir tout à fait et considère longuement ses mains maigres.

Depuis combien de temps a-t-elle abandonné à d’autres le soin de son propre corps ? Elle hausse les épaules. Bien sûr, elle n’a qu’à téléphoner à l’hôpital, demander la surveillante du service de chirurgie, et sa fille déboulera sur la descente de lit une heure plus tard, vitupérant l’association de service à la personne, folle d’angoisse, hurlant au téléphone pour qu’ils envoient quelqu’un et tout de suite - avec le fric que ça nous coûte ! La fille vérifierait si la croix de rubis est toujours dans la commode. Mais elle n’a pas envie d’avertir qui que ce soit ; après tout, elle n’apprécie pas qu’on s’occupe d’elle comme d’une enfant dans les langes. En désertant, Monika lui rend la liberté dont elle s’est laissée dépouiller par démission de l’esprit bien plus que du corps. Elle se sent à son aise, comme jamais depuis la mort du mari, mais tressaille : cette fois, elle entend bien le téléphone sonner.

Elle rassure la fille : Monika ne peut pas lui parler parce qu’elle vient juste de descendre aux courses. Ce gros mensonge la rajeunit de soixante ans. Devant ses parents, elle avait prétexté un cours de mathématiques pour rejoindre le garçon qui serait le père de son unique enfant. Était-ce vraiment ce même corps, aujourd’hui délabré, risiblement fripé, rongé de l’intérieur par une tumeur maligne, que le jeune homme avait caressé jusqu’à la jouissance un après-midi de pluie ? Elle revoit les deux corps nus enlacés, beaux dans le miroir de la chambre d’étudiant. Mentir pour le plaisir. Elle dévore avec délice l'un des biscuits chocolatés qu'elle cache sous un roman, dans le tiroir de sa table de nuit. Les miettes se dispersent sur l'édredon. Elle peine à se représenter l’aimé à vingt ans, c’est toujours le vieux bonhomme au regard vague sous les sourcils en broussailles qui surgit devant elle quand elle pense au mari.

Elle sort de sa rêverie, le ventre tyrannisé par un besoin pressant. Elle ouvre la bouche, la referme : Monika n’est pas venue s’occuper d’elle aujourd’hui. La colère la saisit d'un coup. Mais elle ne perd rien pour attendre, celle-là ! Elle lui déclarera d’un ton ferme empreint d’une grande dignité : vous m’avez laissée seule alors que vous connaissez très bien ma situation - en toute connaissance de cause serait trop difficile pour Monika qui ne parle pas bien notre langue. Vous m’avez abandonnée en sachant ce qui pouvait m'arriver : je ne vous fais plus confiance, rendez-moi immédiatement les clés de l’appartement. Sans doute Monika allait-elle fondre en larmes et implorer pardon : on la renverra dans son pays si elle perd son travail. Pauvre fille. Elle souffle : après tout, qu’elle s’en aille !

Non, elle n’est pas impotente. Elle se débrouille très bien sans l'aide de personne ! Elle se laisse tomber lourdement sur l’un des gros fauteuils qui meublent le salon, ravie comme elle l’était à l’hôpital où la fille l’avait traînée parce qu’une jambe s’était mise à gonfler plus que l’autre. Elle avait fièrement obtenu des aides-soignantes qu’elles la conduisent aux sanitaires, elles qui la pressaient de faire ses petites affaires dans les protections pour faciliter le service. Elle n’avait pas cédé, quitte à ce qu’elles lui en veulent et le lui fassent bien sentir. Toujours clopinant, elle s’était tirée de l’hôpital pour un petit sursis. Alors, la fille lui avait dégoté Monika. Elle revoit la jeune femme, droite et fière, sur le seuil de l’appartement : imperméable noir, les cheveux blonds dénoués, roulant entre ses mains le corps d’un long parapluie. Et si la mort lui avait envoyé son ange ?

Le dos droit dans le gros fauteuil, elle se tient raide comme la justice. Elle attend Monika, elle voit Monika. Inclinée, les bras le long du corps et le visage tourné vers le sol, les cheveux blonds lui coulent sur les épaules couvertes d'une blouse de nylon bleu. Monika tient la cire d’abeille dans une main, la chamoisine dans l’autre. Les rayons du soleil, filtrés par les voilages, révèlent la danse infinie des poussières qui s’abattent sur Monika comme une pluie d’étoiles mortes. Glaciale, solennelle, la juge rompt le silence : Monika, vous m’avez abandonnée comme si mon existence ne valait pas la peine d’un coup de fil. J'allais crever à petit feu, ignorée de tous jusqu’à ce que l’odeur de mon cadavre n’indispose les voisins et qu’ils supplient les services municipaux de les débarrasser de cette abjection. Mais je sais, maintenant, que je n’ai pas besoin de toi. Par indifférence, je t’ai laissée entrer chez moi sans savoir qui tu es, ni d’où tu viens. Tu caresses mes meubles, manges dans ma vaisselle, lis les vieux journaux de mon mari et je sais aussi que tu t’allonges de tout ton long sur mon canapé, la tête enfouie dans les coussins que j’ai brodés de mes mains. Ne dis pas que je divague, que l'âge brouille la clarté de mon esprit. Je sais tout : ton manège nocturne, tes cavalcades dans les rues désertes et tes sourires aguicheurs sous la lumière jaune des lampadaires. Tu les ramènes ici : j’ai entendu leur voix rocailleuses et leur gros rire de contentement. Leurs godasses déposent de petits tas de boue sur les tapis. Et aujourd’hui, tu m’as laissée, seule, parmi le silence.

Le dos de Monika se courbe davantage, la chevelure s’étale sur le sol telle une flaque d’or, dévoilant la nuque de cygne, délicate comme une anse de porcelaine. Va-t-en, Monika. Retourne dans ton pays de voleurs d’âmes et de suceurs de sang. Disparais et emporte l'indifférence avec toi ! Elle se lève, épuisée de colère et de faim. A ses pieds, le corps de Monika n’est plus qu’un petit tas de nylon bleu sanguinolent qui suinte sur le tapis. Elle hurle : tu as compris, mauvaise ? L’index droit tendu vacille. Mais elle ordonne encore d’une voix de tonnerre : rends-moi immédiatement les clés de l’appartement ! Puis elle ferme la bouche et, les narines frémissantes, à petits pas, se tenant aux meubles, elle retourne s’étendre dans la pénombre de la chambre.

C’est peut-être ça qui l’a réveillée. Elle entend grincer le parquet du salon, les pschitt de l’aérosol de cire d’abeille, le son ouaté de la chamoisine sur le bois. Elle est sûre, pourtant, de s’être endormie devant l’inspecteur Derrick : mais l’écran ténébreux comme une tombe, ne reflète que la lumière de la petite lampe de chevet et le bord de l’oreiller blanc, calé dans son dos. Les rideaux à grands motifs de fleurs et d’oiseaux dissimulent le mauvais temps. Elle perçoit, amoindri, le mugissement du vent derrière les carreaux. Il lui semble les avoir tirés elle-même mais elle a sans doute rêvé : il y a longtemps qu’elle ne peut plus sortir du lit seule. Elle a envie d’un café et d’un petit pain beurré. Elle appelle Monika. Non, finalement, pas la peine, elle n'a besoin de rien, elle va se reposer un peu. Ouvrir les rideau, seulement : elle aimerait voir la lumière du matin. Il parait qu’il va faire beau. Dans son demi-sommeil, elle entend un bruit de casseroles, le tintement du four et, très distinctement, se briser une tasse de porcelaine.

Elle voudrait interroger Monika : que s’est-il passé ? Vous m’avez abandonnée, moi qui ne peut plus me lever du lit seule, sans même un coup de fil - je le sais, ne niez pas ! Elle se retient : Monika insinuera par de longs regards coulés sur son corps flapi, qu’il est bien triste de vieillir. Mais elle n’est pas dupe : elle sait bien ce que vaut le sourire de Monika. Ils la renverront dans son pays ! D’ailleurs, elle ne veut plus d'elle : qu’elle lui prépare sa valise et vite! Elle doit sauter dans le train! Là-bas, dans la villa de l'amie, sa chambre est prête. Elle sent l’exhalaison de la mer qui scintille sous le ciel sans nuage et le parfum des pins odoriférants. L’eau salée s’insinue entre les orteils et reflue, tirant le sable sous les pieds. Elle sourit au soleil qui lisse les traits, fait fondre le masque grotesque que les ans ont coulé sur sa peau. Le chant des cigales.

Six heures. La télé muette projette sur les meubles des lueurs mouvantes et bleutées. Quand la fille s’absente, exténuée par le travail à l’hôpital, Monika se la coule douce. Elle se sert dans le frigidaire, fouille dans la commode, se paye de petites siestes sur le canapé et passe la nuit dans l’appartement où elle fait venir des hommes. Elle le sait : elle a vu la trace de leurs semelles sur les tapis, elle a entendu leur feulement de fauves et le froissement des billets qu’ils lui jettent en partant. Mais elle s’en moque : qu’elle se goberge tout son saoul, la Monika, pourvu qu’elle la laisse crever en paix. Elle tâte autour d’elle l’édredon vieux rose sous lequel elle sue dans l’étuve de la chambre. Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire de la télécommande ? Elle appelle, appelle encore, Monika. Et voilà que la porte grince. Une jeune femme entre dans la chambre, pieds nus, très belle, portant le chat dans ses bras. Sa robe légère révèle la blancheur de son teint. Sur la poitrine, un bijou flamboie, couleur d’or et de sang : une croix de rubis. La jeune femme frotte la fourrure sous le menton du chat, qui ferme les paupières et ronronne. Elle a réuni sur la nuque ses cheveux blonds, dégageant un visage symétrique, lisse, de statuette. Les yeux luisants malgré leur pâleur percent l’obscurité. Les lèvres remuent à peine. La parole qui la porte semble sourdre du silence, comme si l'insensibilité, lassée de s’en tenir à épier la mort, avait répandu ses charmes dans l’espace entier de la chambre pour tout infecter. La vieille contemple cette jeune femme qui caresse son chat et se demande où est encore passée Monika et d’où lui vient cet ange au visage parfait, dont la bouche blême forme des mots sans mouvoir les lèvres.

« Que me veux-tu ? Pourquoi me tires-tu du sommeil quand la nuit pâlit à peine et que tu n’as rien à faire de tes journées ? Tu vas mourir et ta propre disparition t’importe aussi peu que la mort de ceux que tu croyais aimer. Pour moi, le temps n’est pas encore venu et je dois prendre des forces. Tu ne me regardes pas et me jettes tes ordres d'un ton suppliant, comme si mon existence ne valait pas le moindre de tes caprices. Tes yeux ne voient qu’une blouse de nylon bleu. Qui crois-tu être pour me juger ? Putain d’un seul homme, non par amour mais par lâcheté, paralysée par la peur de vivre ce qui vaut le coup d’être vécu et qui grappille sa jouissance dans l’anéantissement de l’autre. Ventre qui pourrit de s’être goinfré jusqu’au vomissement, chair flasque, corrompue par les orgies de soleil sur les plages d’été, cervelle atrophiée de n’avoir servi qu’à compter tes sous. Non, je ne te jouerai pas la scène de la domestique qui se venge de la patronne infirme. Je ne te pousserai pas dans la fosse. Que m’importe la petitesse de ta vie pourvu qu’elle ne soit pas la mienne ? Oui, ils entrent dans ton appartement et les napperons sur les meubles, les bibelots et les photos de famille, les excitent davantage que ma lingerie bon marché. J’enfouis mon visage sous tes cousins brodés tandis qu’ils fouaillent mon ventre et grognent en des langues diverses. Mais ils ne t’ont pas volée. Je cache ce qu’ils me jettent dans tes tiroirs, je ramasse leur boue sur tes tapis. Et je ne suis pas plus maîtresse de ma vie que tu l’es de ta mort. »

Le chat pousse un long miaulement, saute et se roule au pied du lit, boule de blancheur aux yeux vairons. Quelque chose ne va pas. Elle cherche en vain ses lunettes : la jeune femme qui se tient devant elle, cet ange, elle ne la reconnaît pas. Elle balbutie : non, ce n’est pas toi, Monika. L’ange blond sourit et tend l’index vers la télé. Images de verts vallons et de lacs tranquilles. Un âne à œillères et pompon rouge tire avec lenteur une charretée d’herbes sèches sans s’effrayer du 4x4 clinquant qui fuse sur la même route. Un vieillard ridé dévoile sa bouche édentée en souriant sur le seuil d’une baraque au toit de tôles grises. Des enfants traînent de petites voitures dans la poussière. Le décor est planté, la voix peut dérouler le récit.

« J’ai quitté ce pays. Pour toi, une destination de vacances bon marché. Le lit, le couvert et les hommes s'y vendent à bas prix. Pour nous, la misère. J’ai laissé là-bas un enfant né de mon ventre. Je suis partie à l'aube, l'enfant dormait encore. J’ai marché. Je me suis glissée sous les bâches au creux des remorques, je me suis accrochée aux toits des trains de marchandises, j’ai volé : je ne voulais pas dilapider l’argent du passeur. J’ai été questionnée, enfermée, battue : ils n’ont pas trouvé l’argent. Un soir où j’errai, affamée, dans les rues d’un village, un homme m’a amené chez lui, en plein champ. Il m’a nourrie ; l’épouse berçait le plus jeune fils sur ses genoux, les frères et les sœurs sommeillaient, allongés sur le sol. J’ai repris la route. Route qui s’allonge sous le pied de l’exilé. Route de boue, de cailloux, de plaques de bitume brisés comme des continents. Route indifférente au destin de ceux qui, de leur talon, la creusent. Je me couchais au fond du petit fossé d’herbes qui borde la route, je respirais le parfum chaud des fleurs des champs et, le soir venu, je m’endormais sur la terre tiède que le soleil avait durcie. Les grillons ne se taisaient pas. Mais la solitude est un plaisir de riches : en pleine prairie, à la lisière des champs ou des bois, au pied des pommiers sauvages, des hommes me secouaient du bout de leurs semelles ferrées, et je reprenais la route en courant, à travers la nuit, courbée sous leurs rires.»

Elle semble endormie, la tête à la renverse. Les mèches blanches, écrasées sur l’oreiller, dévoilent le crâne rose. Mais quand le récit s’interrompt, les paupières se dessillent, la main se tend en tremblant. Elle réclame, d’une voix faible : Monika, emmène-moi là-bas. Ma chambre est prête. La mer, le sable et les pins odoriférants.

« Le passeur. Etait-ce lui ou n’importe quel homme de hasard qui passait par là, sur cette route, au point précis où je croyais avoir rendez-vous, et m’a fait monter dans la voiture contre tout l’argent caché ? Il me tendit un foulard que je nouai sur ma tête, et nous roulâmes longtemps, côte à côte comme un couple de paysans. Aux guichets des douanes, le fonctionnaire à la chemisette bleue nous dévisageait sous la visière puis, d’une main molle, rendait au conducteur les deux passeports, délestés du prix en dollars, avant de lever la barrière peinte aux couleurs de son pays. Je dormais, allongée sur la banquette arrière. Au réveil, le passeur me tendait un thermos de thé tiède et une vieille timbale en plastique, sans un sourire. J’observais son visage dans le rétroviseur, ses yeux gris, petits, sous une masse de cheveux noirs. Il roulait, les yeux fixés sur la route. Immenses champs de betteraves. Pluie molle s’écrasant en gouttes grasses sur le pare brise. Au fond des terres lourdes, infinies, je regardais le dessin des pylônes haute tension, gris sur le ciel blanc, géants impassibles aux bras stupidement ouverts. J’avais froid, j’avais faim. Sais-tu ce qu’est la faim ? Ne pas parler, ne pas manger, ne pas se laver, ne pas respirer, se concentrer sur la route, sur la route seulement.»

Est-ce cela la mort ? Cette voix douce qui l’appelle ? Ce parfum de pins, qui picote agréablement les narines ? N’aies pas peur, donne-moi la main. Non, ce n’est pas la voix de la faucheuse, mais celle de l’amie. Quelques heures de train, tu n’as rien à craindre. Regarde ce vieux wagon : souviens-toi. Petite fille, tu baissais le haut de la vitre et, le corps tendu sur la pointe des pieds, te laissais fouetter les joues par le vent. Donne-moi la main, ne crains rien. C’est la mère, maintenant, qui la console parce qu’elle est tombée en courant sur le quai. Une voix de soprano chante un lied de Schubert, n’aies pas peur grande sœur, viens sagement dormir dans mes bras. Mais elle n’a pas peur. Monika, ange blond : tu es venue pour m’emporter. Tu peux remplir ton office. Je sens que je meurs enfin.

« Sais-tu ce qu’est la peur ? Noël approchait. Les stations service s’ornaient de guirlandes qui pendouillaient dans les senteurs de diesel et de gaz d’échappement. Le passeur arrêta la voiture et tendit l’index vers la cafétéria. Je restai d’abord immobile, sans comprendre. Il répéta le geste. J’ouvris la portière et, retenant mon souffle, plongeai dans l’air glacial. Quelques dalles enneigées séparaient le parking du restaurant. Sur les portes vitrées, je découvris le reflet de nos deux corps : nous formions un couple plausible, de jeunes paysans. J’exultai à l’idée de manger, manger enfin. Je me jetai sur l’assiette qu’il m’apporta. J'ingurgitai la vie, à grosses bouchées. Il vint s’asseoir à côté de moi, accompagné de deux hommes. Je ne leur prêtai aucune attention. Trois bières et un coca. Les hommes parlaient fort, une langue à la sonorité étrange. Ils riaient et je réalisai que je n'avais pas entendu rire depuis de longs mois. Je levai un regard hébété sur les poids lourds rangés en épi au bord de la route. Les chauffeurs avaient décoré les cabines de pères Noël et d’happy new year. Le crépuscule s’illuminait des néons jamais éteints des entrepôts, des panneaux publicitaires, des restaurants et de l'hôtel pas cher dont dépendait la cafétéria. J’ôtai le foulard qui me couvrait les cheveux. Comment avais-je pu entrer en France sans m’en apercevoir ? Je ne vis pas le passeur s’éclipser, laissant sur la table son coca et quelques pièces. Une fatigue terrible m’envahit, je craignis de m’effondrer et, le cœur au bord des lèvres, je me levai. Les deux hommes me soutinrent sous les bras. Ils ne riaient plus. Mes yeux ne voyaient que la blancheur, éblouissante sous les lampadaires du parking, de la neige de France qui crissait sous les pas lourds des hommes. L'un tira une plaquette en plastique de la poche arrière de son jean : il ouvrit la porte d’une chambre. Sais-tu ce qu’est la peur ? Dans la lumière blafarde d’une chambre d’hôtel, la porte close derrière moi, deux hommes débouclèrent leur ceinture. Quand ils m'ont laissée sortir, le ciel resplendissait d’étoiles. Le passeur fumait au volant de la voiture. Je claquai la portière tandis qu’il mettait le moteur en marche ; nous reprîmes la route de France. »

Monika l’a abandonnée sur ce lit dont elle ne peut sortir seule, ce même lit d’où le mari ne s’est pas relevé. Elle va mourir, ici, maintenant, sous le regard de l'ange blond. Elle n’appellera pas les secours. Elle préfère cela au combat perdu d’avance contre la tumeur. Elle regarde le chat dormir paisiblement à ses pieds. Elle ne veut pas le laisser mourir de faim. Elle contemple ses mains : la peau trop vaste pour ce peu de chair et d’os fait des plis jusque dans les paumes, les doigts longs ne savent plus se tenir droits sans trembler. N’aies pas peur, viens sagement dormir dans mes bras. L’animal baille, ouvre grand sa petite gueule et s'échappe. Elle regarde de nouveau ses mains longues et pâles, impuissantes. Elle n’a plus qu’à se coucher proprement sous l’édredon, la tête sur l’oreiller, les doigts réunis sur la poitrine. Les portes du train claquent. Elle ferme les yeux. C'est le grand départ pour les pins odoriférants. Elle sourit et, doucement, sans froisser l’onde noire, entre dans la mer.

« La peur, tu ne sais pas ce que c'est. Je l'ai apprise sur le trottoir d’une ville de banlieue. Le passeur m’a larguée, sans un mot, sans un regard, sans une adresse. Je scrutais les visages qui glissaient autour de moi. Des femmes à la peau noire sous les étoffes colorées grillaient du maïs au coin d’une rue ; des hommes bavardaient en fumant, les mains dans les poches, devant la porte des bars ; des chinois en sandales filaient, tête basse, des sacs pendus aux bouts des bras. Monika venait de naître, sans papiers, seule parmi le chaos, au carrefour du monde. La peur, je la connais, compagne fidèle de toutes ces années où je me suis occupée de toi malgré ton indifférence, jusqu'à ce matin où ils m'ont attrapée. »

Publié dans Exils

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