Juste avant le terminus

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Le train freine brusquement, pile en plein tunnel. Un vieil Arabe, les yeux fermés, oscille sur le strapontin. Les lampes clignotent quand la voix du conducteur grommelle dans le haut parleur. Un couple d'une soixantaine d'années, qui s'était dressé à l'approche de la station, se rassoit en soupirant. Belle femme, bien conservée, se dit Maxence. Il admire ceux que le temps ne marque pas. La lumière baigne le wagon d'une couleur jaune, creuse les yeux des voyageurs et les joues d'une jeune filasse, qui tripote nerveusement son téléphone en faisant cliquer ses ongles peints. Maxence baisse les yeux, regarde ses chaussures couvertes d'une fine couche de poussière grise. Il ne comprend pas pourquoi il a pris le métro. Il se sent triste. Tristesse, sentiment qui s'abat aussi soudainement que la rame a stoppé. C'est cette sale poussière, qui ternit l'éclat de ses souliers, décide-t-il. Il frotte une claque puis l'autre contre l'étoffe de son pantalon tendue sur ses mollets. Le box noir luit d'un éclat ravivé. Maxence devrait être heureux, ce soir. Il a remporté l'appel d'offre. L’Institut lui a confié l'une de ces missions qui conduisent l'expert à travers l'Europe, d'un hôtel de luxe à un autre, jusque dans les pays les plus désolés. La propreté de la piscine laisse parfois à désirer, mais Maxence ne nage pas. On lui demandera de pondre un rapport que nul ne lira. D'ailleurs, il peut en réciter les conclusions avant même d'avoir inspecté le site. Les pages prescrites n'ont d'autre visée que de justifier l'existence de l'Institut et sa demande d'une subvention augmentée auprès des financeurs. On lui paye du bon temps. Il se jure de commencer là-bas ce roman noir dont il projette l'écriture depuis toutes ces années. Il lève les yeux. Debout devant la porte vitrée du wagon, une main sur la poignée nickelée, Maxence fixe son reflet qui se découpe, net, sur les parois encrassées du tunnel. L'âge n'a pas alourdi sa silhouette. Sonia le maintient en forme, quand il est à la maison : poisson bouilli, légumes verts. Ils courent, côte à côte, le dimanche, trois tours du lac, un petit cross dans le bois. Maxence lisse une mèche de cheveux argentés. Il a envie de rire, maintenant. Sûrement le whisky qu'il a sifflé pour fêter ça. Mais pourquoi a-t-il pris le métro? Des taxis, il y en a toujours un pour lui. Facile. Il suffit de se poster à l'angle des boulevards, de guetter le signal vert d'un lumineux fixé sur la berline, et de lever la main au bon moment.

Elles viennent vers lui. Il se tient en retrait, son verre à la main où grincent les glaçons, parle à voix basse à un vieux diplomate tout en gardant un œil sur la faune ondulant sur le parquet du salon d'honneur. Sans avoir l'air de chercher l'expert, elles s'approchent par à-coups, comme poussées par les mouvements imprévisibles de petits groupes d'invités qui se forment puis se délitent autour des plateaux. Maxence les voit traverser l'essaim cosmopolite, tout ce petit monde bruissant de ragots cruels s'ouvre et se retourne sur leur passage. Ce n'est pas l'argent qui les attire : elles sont plus riches que lui, malgré les primes et les généreux défraiements, malgré l'héritage moins conséquent que ce qu'elles imaginent. Elles lui jouent leur grand jeu, les yeux pétillants sous l'effet du champagne, d'une valse de Chopin et de la rumeur. Mais il leur cède rarement. Une fois ou deux, on lui a fait comprendre que l'intérêt supérieur de l'Institut reposait sur la satisfaction de la femme d'un prince ou d'un consul. Il s'est exécuté, sans plaisir ni honte, a tiré le draps comme il referme un dossier. Elles rôdent autour de lui, le flairent. Il sait qu'elles viennent renifler l'odeur de Sonia. Sonia. Il l'a rencontrée à une réception, chez un industriel italien, un mois après leur mariage. Alors que les derniers convives divaguaient sur la pelouse éclairée par la lune, on a vu l'industriel sortir hagard de la villa et s'engouffrer dans sa Ferrari. Terrible sortie de route sur le G.R.A. On n'a jamais pu prouver le suicide. Sonia, la veuve, a suivi le cercueil puis, à Paris, l'ingénieur français à l'élégance froide, avec en poche le capital arraché aux griffes des enfants de l'industriel. Les femmes tournent autour de Maxence, étirent une plaie rouge qu'elles donnent pour un sourire. On dit que, la nuit, il écrit un roman à clés. 

La jeune femme pâle s'est levée, jetant son téléphone dans son sac. Perchée sur des talons noirs, vernis, très hauts, très brillants, elle s'approche, vacillante, s'adosse aux strapontins repliés, se colle une cigarette entre les lèvres. Beau briquet doré. Un nuage brouille ses traits, déjà voilés par les longs cheveux décolorés, qui tombent en désordre. Elle coule devant elle un regard vide, un filet de fumée lui glisse de la bouche. La fille fume avec lenteur. « Interdit ! », la femme du couple bondit en hurlant. Son mari lorgne les genoux de la blonde. La vieille cherche en Maxence un point d'appui à sa colère : « Personne ne dit rien ? » Il baisse la tête. Une fine couche de poussière s'est déposée sur ses chaussures. L'ivresse retombe peu à peu, la tristesse gagne. Il a pris le métro pour se donner le temps de dégriser, pour ne pas que Sonia s'aperçoive qu'il a recommencé à boire. La vieille se jette sur la fumeuse, lui arrache la cigarette qu'elle piétine rageusement, lui frappe le bras et l'épaule de son poing maigre, ses doigts osseux, bagués. Elle lance à Maxence un regard de mépris. Il croit entendre : « couilles molles ! » Maxence ricane. Comme un petit garçon en faute, se dit-il, tarde à rentrer à la maison après une bêtise à l'école. La jeune femme est immobile, elle ne fume plus. Son regard traverse Maxence comme s'il n'avait pas plus de consistance que les volutes de tabac qui se dissipent dans la lumière jaune du wagon. Il a hâte d'être là-bas : l'hôtel, le whisky, la fête et les femmes au regard de lionne. Le train s'ébranle et dans un grand raffut métallique se hisse péniblement jusqu'au terminus. Maxence soulève le loquet. Les portes claquent. Le vieil Arabe ne s'est pas réveillé.

Publié dans Nouvelles en ville

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