A la surface des eaux

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Trois minutes, déjà, que ça a sonné. Et Madjid ne vient pas, ni Laura. Qu'est-ce qu'ils foutent? C'est la neige. La neige ralentit la ville, couvre la cité de l'Egalité. Grandes plaques de silence. Blancheur. J'aurais voulu me lever très tôt, découvrir par la fenêtre la dalle propre, vierge sous sa couette de neige, dans la nuit. Quand ma sœur m'a secoué pour me sortir du lit, la dalle n'était plus qu'une grande piscine de boue sale, traversée par les Chinois se pressant aux ateliers. Mais les toits plats des immeubles brillaient comme des cristaux. Un soleil sang, qui se reflétait dans les vitres, jetait des rayons de feu. C'était beau. Les voitures roulent lentement, leurs pneus font un bruit mouillé qu'on entend de loin. Elles patinent dans la rue, devant le lycée. Klaxon. C'est le frère d'un copain, un gars de mon quartier, il me salue d'un cri. Deuxième sonnerie : il faut rentrer, les surveillants s'agitent. Ils ont froid. Au carrefour des Églantines, c'était le bazar : un bus bondé, coincé dans le trafic, bloquait les rues. Pas moyen de tourner. Un automobiliste, la vitre baissée, insultait la conductrice, qui faisait semblant de rien entendre du haut de son bus. 

Joues roses de Laura. J'aime ses cheveux roux, j'aime me moquer de ses cheveux roux : je la traite d'écureuil. L'écureuil arrive en courant. Elle s'excuse : désolée, le bus avançait pas! Mais la grille est fermée. On râle fort parce qu'ils nous font attendre dans le froid. L'écureuil a les yeux qui brillent. Je frissonne dans mon blouson bleu, si mince, je me serre contre Laura. Elle a pas son devoir de français, pas eu le temps de le faire. Moi non plus. On demandera à Madjid, s'il arrive un jour. La grille s'ouvre, les retardataires se bousculent devant le proviseur énervé. Les élèves courent dans le hall et les couloirs. Les profs les accueilleront en grognant. 

Merci. Je cache le devoir de Daouda sous mon cahier. Laura m'a passé une feuille propre. Il faudrait que je change un peu les phrases, mais je copie le devoir, lettre après lettre. Si c'est juste, personne pourra rien dire. J'entends le prof d'anglais qui parle derrière son bureau. La classe est calme, presque endormie. La neige s'est remise à tomber à lourds flocons qui tournent dans le vent, je les suis par la fenêtre. Ils s'accrochent au toit de tuiles du garage d'en face. Il ne faut pas que je rêve : le devoir de français... Les mots ronds de Daouda se retrouvent tout tordus sur ma feuille, on dirait les vieux oliviers du bled. Le prof dicte. Quelques élèves notent, puis il passe une cassette : un dialogue entre un homme et une femme, des bruits de rue derrière. Le prof écrit shallow au tableau : il parle sûrement de la neige. La classe s'agite. Qu'est-ce qui se passe? Je demande à Laura. Un contrôle surprise sur la leçon d'hier. Je me lève aussitôt, tout pâle. Je suis malade, très mal à la tête. Et ça marche! Le prof me laisse aller à l'infirmerie. Je m'esquive, un billet à la main. Je ferai pas ce contrôle. En fait, je suis vraiment pas bien : j'ai mal au ventre, je dors mal. Mais j'en parlerai pas à l'infirmière, elle comprendrait pas. Qui pourrait comprendre? L'infirmière me lance un regard ironique. Elle me donne un cachet avec un verre d'eau et me renvoie avec mon billet tamponné. Je traîne un peu dans le couloir. Quand je me rassois à ma place, Laura me fait un clin d'œil : ça sonne.

Le petit préau est surpeuplé les jours de mauvais temps. Je reste à l'air libre. Avec Laura, on attrape des flocons sur la langue, c'est doux et frais sur les lèvres. Madjid débarque. Il me lance une boule froide qui me glisse dans le cou. Je l'engueule. Je veux pas qu'il abîme la neige. Mais tout le monde s'y met et je m'éloigne. Je dois finir mon devoir de français. Je reçois une autre gifle glacée sur la tête. Je me retourne, furieux. C'est Laura, qui rigole. Je ramasse toute la neige que je peux pour en couvrir Laura, blanchir ses cheveux roux, entendre ses petits cris d'écureuil affolé. Quand ça sonne, la cour ressemble à un champ dégueulasse. On est rouges, à bout de souffle, presque heureux.

J'hésite à rendre mon devoir, à moitié copié sur Daouda. Ma moyenne est en situation critique. Il faut que je rattrape mon trimestre, sinon ma mère sera encore déçue, et ma sœur va s'en prendre à moi : elle voudrait que je devienne un docteur de l'hôpital. Un chirurgien, on le respecte. Je mets pas mon devoir sur la pile. La prof croira l'avoir perdu, ce sera pas difficile de jouer l'innocent. Laura s'est assise à côté de moi.  Je lui en veux un peu de m'avoir menti pour le devoir de français, et puis non, je lui en veux pas. La prof distribue des photocopies. Est-ce la petite main glacée de Laura, qui presse la mienne? Est-ce la neige qui tombe de plus belle, voile les vitres d'un léger rideau blanc? Est-ce la photocopieuse à court d'encre, qui a grignoté les lettres? Les mots du texte échappent, les lignes ondulent sur la page. Il faut que je me concentre. Qu'est-ce qu'il faut faire pour être chirurgien?, je souffle à Laura. Elle met un doigt sur sa bouche. Je me concentre : les sons se suivent, s'enchaînent mais les mots que je lis n'existent pas, au bout de la phrase tout se mêle. Je sens la douleur qui revient me déchirer le ventre. Je murmure : on en a rien à foutre de ce texte nul. Laura hausse les épaules et continue à lire. La neige s'est arrêtée. Un petit oiseau se pose sur un fil électrique. Il s'envole et fait chuter le trait blanc qui recouvrait le noir. Il faut que je me sauve.

La nuit m'attend à la sortie. Je marche, seul, vers la cité de l'Égalité. Je repense à Laura, son visage triste. Elle est restée les bras croisés, elle fixait le sol quand la prof de français m'a encore viré en hurlant que cette fois c'en était trop. J'éclate de rire, mes mains fourrées au fond des poches. Le froid pince la peau et les trottoirs se mettent à geler. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça, je n'ai pas les mots pour m'expliquer. Ils vont convoquer ma mère : conseil de discipline. Ma sœur devra prendre une demie-journée sur ses congés, pour l'accompagner et traduire. Mais ce n'est pas de ma faute : fallait que je me sauve. L'eau de la neige morte s'écoule dans le caniveau, je regarde longuement une petite plume qui flotte, emporté par le courant.  

Publié dans Nouvelles en ville

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