fidélité à la carte

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

portrait femme inde gr

La fidélité est à la femme ce que l’écaille est à la tortue : le tigre s’y casse les crocs, prétendrait la sagesse indienne. C’est dire l’importance vitale que revêt pour l’Hindou la possession d’une qualité que les hommes dénient si souvent aux femmes, non sans injustice. Je fis l’expérience, malgré moi, du tenace attachement indien à la fidélité dans le petit supermarché auquel je me ravitaille quotidiennement.

La question me fut posée quelques jours après mon installation dans ce quartier à l’écart du centre. Sans doute fallait-il d’abord déceler, sous mes airs avertis, la cliente sédentaire : une telle demande ne saurait être faite au consommateur volage. Un beau matin, après avoir proclamé la somme due, une caissière à l’œil de biche s’adressa à moi en ces termes : « vous avez la carte de fidélité ? ». Je m’excusai, prétextant de la nouveauté de mon emménagement pour justifier ma réponse négative. La jeune femme sourit ; nous nous quittâmes en bonne entente.

Mais, le lendemain, la question ressurgit inexorablement sur ses lèvres, comme le gastéropode sur la salade bio. Le surlendemain pareil ; itou les jours suivants. Ainsi s’écoulèrent les semaines, sept fois ponctuées de la même interrogation, et tandis que la caissière conservait un sourire serein, je n’en menais pas large.

Un soir, de guerre lasse, je décidai de régulariser ma situation. Je m’informai de la procédure à suivre pour l’obtention de la précieuse carte. Elle était simple : je griffonnai nom et adresse sur un bout de papier et le tendis à l’encaisseuse qui s’en saisit avec la gravité convenable. Puis je rentrai chez moi et guettai le facteur. Hélas ! Jamais je ne reçus le petit rectangle de plastique au logo de la supérette. Je n’osai le réclamer, convaincue d’avoir, par la seule faute de mon écriture illisible, gâché ma chance de posséder enfin la preuve tangible de ma fidélité et, du même coup, de faire face à l’hôtesse de caisse le front lisse et le regard droit. Manifestement, je ne méritais pas cette carte. D’ailleurs, étais-je vraiment fidèle ?

C’est ainsi que, deux ans plus tard, la petite phrase rythmait encore mes jours, dans sa variante personnalisée : « vous avez pas la carte de fidélité, hein ? » Question rhétorique sous laquelle je courbais le dos.

Mais aujourd’hui, le vent de la révolte se lève, l’émancipation est en marche ! La tête haute, je réponds : non, je n’ai pas la carte de fidélité, ni ne l’aurai jamais. Ô caissière familière au sourire éclatant et au point rouge merveilleusement collé entre les sourcils, saches que ma fidélité n’est pas de celles qui s’encartent. Et toi, gérant de la supérette du coin, qui prend tes fidèles employées pour des perroquets des îles, songe que si la cliente est têtue comme une bourrique, les assauts du fauve commercial pourraient bien, un jour, la lasser. Car, comme on dit quelque part, la patience tue l’envie, même dans le besoin.

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