femme, sors de ce corps!

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

       Tel le boulet du forçat, le corps de la femme lui rappelle sa condition criminelle...

       Il est fâcheux, pour une femme, de se voir fatalement enfermée dans un corps. Nos savants feraient le bonheur d’une moitié de l’humanité si, au lieu de gaspiller leur talent dans l’élaboration d’armes de destruction massive, ils consentaient à soulager les femmes en les faisant naître purs esprits.

       Que faire de ce corps encombrant qui toujours déçoit ? s’interroge la femme, l’œil rivé sur les photos des magazines. Comment dissoudre ce derrière volumineux, gonfler cette poitrine gant de toilette, lisser ces cheveux bouclés, friser ces cheveux raides, grandir de dix centimètres, maigrir de quinze kilos,  rajeunir de trente ans ? Il faut s’accepter comme on est, moralise-t-on, mais il est parfois difficile de se faire accepter telle que la nature nous a (mal) faite : thon, boudin, macaque, cageot, gros tas, mocheté. Sur ce point d’esthétique, seul le lexique est généreux.

        Plus de corps, plus de maternité. Envolés le diktat de l’horloge biologique, l’obligatoire procréation sans laquelle une femme ne mérite pas ce nom, le dilemme de l’allaitement et de la reprise de l’activité professionnelle. Nos savants se distrairont un instant de leurs missions atomiques pour surmonter les difficultés techniques de la gestation extra-utérine, que les auteurs de sciences-fiction ont de longue date imaginée.

Tel le boulet du forçat, le corps de la femme lui rappelle sa condition criminelle. Être une femme c’est louche ; assumer un corps de femme c’est sombrer dans le grand banditisme. Les inspecteurs des polars ne s’y trompent pas : quand l’homme disjoncte, il faut chercher la femme, remonter à la source du mal, à l’origine du monde, au vagin diabolique.

On voit par là combien la femme pur esprit ne serait pas dénuée d’avantages pour l’homme de chair et de sang. Celui-ci ne s’arracherait plus les poils de la barbe en se demandant s’il suffit de cacher la chevelure de la femme pour calmer la colère divine ou s’il faut bâcher le corps entier sans oublier les mains, le visage, et que faire des yeux ? Cet autre (ou le même) ne se casserait plus la tête à la Saint-Valentin, tergiversant au rayon lingerie entre le porte-jarretelles ou la guêpière. Ce troisième (ou le même) ne verrait plus d’un air las les hanches de sa légitime s’alourdir avec les ans tandis que de graciles jeunesses le frôlent dans le métro. Quant à la bagatelle, nos ingénieurs savent créer des beautés virtuelles qui pallieront honnêtement la disparition du corps des filles d’Eve.

Les machos ironiseront qu’à réduire la femme à son esprit, il ne restera pas grand-chose. Laissons-les rire une dernière fois avant de leur échapper définitivement. Notre propre corps est un obstacle majeur à notre émancipation. Aujourd’hui il ne nous suffit plus d’incendier nos soutiens-gorge, c’est le corps féminin qu’il nous faut volatiliser tant il demeure enferré dans le piège des injonctions contradictoires de la domination masculine. A moins que nous ne sachions faire nôtres les paroles du terrible Iago : c’est de nous-mêmes qu'il dépend d'être telles ou telles. Notre corps est le jardin, notre volonté le jardinier. 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article