express pour ailleurs

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

poules

       La solitude est un mal moderne. Dans les cages à lapin des tours, au fond des petits pavillons de moellons rougeâtres, sous les mansardes parisiennes hors de prix, jadis chantées par des poètes hirsutes, vivent de plus en plus d’hommes ou de femmes, seuls. Les sociologues s’en inquiètent, les bardes en font des chansons et les journalistes tirent parfois du néant l’un ou l’autre de ces millions de solitaires, quand la découverte d’un squelette assis devant un téléviseur allumé, quand un plongeon sous les roues d’un train de banlieue, quand un infanticide sanglant, viennent offrir le sujet d’une brève mélancolique.

            C’est que l’homme est devenu une rareté pour l’homme. Non seulement il lui est bien difficile, ballotté par le va et vient des grandes villes, de harponner l’âme sœur, mais, l'amour durant aujourd’hui ce qu’ont toujours duré les roses, la douce créature par hasard enlacée lui glisse très vite entre les bras ; et c'est encore plus seul qu'il lui faut sommeiller devant la dernière émission de télé-réalité où se font et se défont des couples à la plastique parfaite.

            De longue date, les concierges ont déserté les loges rénovées en studette; les figures tutélaires qui hantaient les vieux métros, poinçonneurs, chefs de quai, vendeurs de billets, se sont métamorphosés en machines à la politesse automatique ; même les caissières s’effacent peu à peu comme un souvenir d’enfance et les supermarchés ressembleront bientôt à ces maison de jeux où des rangs de bandits manchots clignotent de tous leurs feux pour vous dévaliser.

            Pourtant, il est encore un lieu où la solitude du citadin des mégapoles reste impossible, un lieu de résistance à l'isolement où la chaleur humaine se fait étuve, un lieu où le frottis-frotta est inévitable et, donc, permis : les voitures des express régionaux qu'empruntent matins et soirs l'essaim des abeilles besogneuses. Souterrainement et deux fois par jour, les salariés qui dorment au Nord et travaillent au Sud croisent ceux qui, habitant Nogent, ont décroché un job à La Défense. Preste et agile dans les couloirs, chacun s'agglomère à la masse dans les wagons bondés. Ça pousse, ça tire et ça s'engueule à l'occasion. Le train s'arrête. Il redémarre et stoppe en plein tunnel. Alors, un coude dans les côtes, l’orteil écrasé, l'homme des grandes villes, esseulé parmi la foule, se surprend à rêver des déserts : des étendues de sable blanc où toute présence humaine ne serait que mirage, une île sans Vendredi, comme un point posé sur le Pacifique, le sommet glacé d'un Himalaya qu'aucun alpiniste n'aurait encore vaincu.

            C’est peut-être cela, le transport collectif. La communauté d’un rêve d’ailleurs, rêvé chacun pour soi, et qui, lorsque la vie moderne ressemble par trop au traintrain d’un gigantesque camp de redressement, vous transporte là où la solitude n'est plus souffrance du manque mais plénitude.

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