des quotas à bon compte

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Boursier! Nous t'avons choisi, toi, entre mille démunis qui ne nous méritent pas. Tu t'assiéras sur les bancs des écoles où nos enfants s'entraînent à tenir leur rôle d'élite de la Nation...

Tu voudrais oublier la couleur de ta peau. Garder l’histoire de ta famille et tes croyances bien au chaud dans ton cœur. Ça ne regarde que toi, penses-tu. Tu voudrais n’être qu’un humain parmi les humains. Mettre ta force et ton intelligence à l’épreuve du monde, avec les autres, ceux qui, quels que soient les traits de leur visage, te ressemblent. Révolutionner la vie. L’émancipation, enfin.

Mais tu ne pourras jamais t’extraire de ton corps. Regarde-toi. Ta peau est sombre comme tes cheveux. Tu portes un nom qui vient d’ailleurs. Du pays de tes parents tu sais la langue, les épices, les histoires que les vieux radotent. Tu es natif d’Aubervilliers et tu ne connais que la France, la région parisienne, ton coin de banlieue. Tes épaules chaloupent quand tu traverses la dalle entre les tours. Pourtant, tu fais preuve de bonne volonté, presque de docilité. Tu portes ta casquette à l’endroit, même si tu détestes les casquettes. Dans tes paroles se mêlent quelques mots de verlan, juste ce qu’il faut pour que personne n’ignore d’où tu viens, surtout pas toi. Tu reçois une bourse de sixième échelon car nous hiérarchisons aussi les pauvres.

Tu crois ton destin tout tracé, tu ne rêves pas aux meilleures parts du gâteau. Un boulot serait déjà merveilleux pour toi, même précaire et mal payé. A la roue de la fortune, les miettes sont ton lot, c’est dans l’ordre des choses.

Mon ami, redresse la tête et tourne tes regards vers un avenir glorieux ! Car nous t’avons élu. Nous t’avons choisi, toi, entre mille démunis qui ne nous méritent pas. Tu t’assiéras à côté des nôtres, sur les bancs des écoles où nos enfants s’entraînent à tenir leurs rôles d’élites de la Nation. Tu deviendras notre alibi, le témoignage vivant que la République donne sa chance à celui qui prend la peine de la saisir, quelle que soit son origine sociale. Rassure-toi, tu préserveras ta différence. Par des signes infimes que tu sauras déchiffrer, nous te rappellerons sans cesse qui tu es. Pour que tu n’oublies pas ce que tu nous dois.

Tu n’es pas égoïste : le récit de ta vie, tu ne le garderas pas pour tes petits-enfants mais tu le raconteras dans tous les médias. Tu diras que pour toi, ça commençait pas terrible, que question rêve tu es parti de loin, mais qu’heureusement la République t’as ouvert les portes : celles qui se refermeront toujours plus sur les camarades que tu auras laissé derrière toi.

Et nous flatterons ton courage, les efforts que tu auras fourni pour sortir de ta condition ; ta détermination sera la preuve que, dans notre démocratie, quand on veut, on peut. Tu auras la reconnaissance, l’argent et, si tu te montres particulièrement servile, le jour viendra peut-être où notre Président te tapera sur l’épaule. Notre survie vaut bien ton élévation.

Pour que rien ne change, pour que soit éternellement justifiée notre mainmise sur les biens de la Terre, pour qu’à tout jamais se perpétue le système dont nous sommes les nantis, nous avons besoin de toi. Au risque de voir le niveau baisser, par ta faute.

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