Derrière le Grand Hôtel

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Le vent sifflait par rafales entre les pans des maisons hautes, faisait claquer les filins sur les mats, engluait d'une pluie fine le ciré des passants, se jouait des feuilles qu'il soulevait et plaquait aux carreaux. L'érable frissonnait sur la place mais il faisait toujours chaud dans la chambre, une chaleur impersonnelle, vague et poussièreuse. On n'allumait plus la cheminée, qui béait, sombre et glacée comme une bouche que la mort, malgré tout, a surprise. On l'avait obturée d'un bouchon d'étoupe, pour protéger la vieille des courants d'air. Hiver comme été, des bouffées sèches s'échappaient de radiateurs électriques. On enroulait un plaid autour de ses jambes. Elle se tenait assise devant la fenêtre, aussi immobile que les chats de céramique, feulants, éternellement silencieux aux faîtes des toits des maisons normandes. Le rideau cramoisi, à la passementerie fanée, retombait mollement sur le parquet, qui ne sentait plus la cire depuis qu'on l'avait verni, et couvrait une roue du fauteuil. A travers le carreau, elle voyait se retourner des défilés de parapluies longeant les massifs qui sombraient dans la terre gorgée d'eau. Les vacanciers s'avançaient sans bruit, contournaient l'ancien office du tourisme, remontaient la courbe des trottoirs, s'arrêtaient devant les bâtisses aux toitures hérissées, lisaient la notice historique puis, courbant la nuque sous le vent qui forcissait, s'effaçaient plus haut à l'angle de la rue, disparaissaient dans le hall clinquant du casino. Des mouettes rayaient l'espace, qu'elle n'entendait plus rire depuis qu'on avait installé des double-vitrages. Une éclaircie verdit d'un coup la pelouse. Elle leva les yeux sur les drapeaux : les couleurs des nations claquèrent sur la mousse blanche du Grand Hôtel.

       Elle avala les gouttes mêlées à l'eau tiède au fond du verre. On la félicita. On rajusta le plaid. On lui murmura quelques mots d'encouragement puis le fauteuil pivota. Elle reconnaissait à peine la pièce, tranfigurée, comme une ancienne amie retrouvée trop tard, dont les traits comiquement modifiés retenaient en leurs plis le parfum éventé du passé, mais qui ne lui disait plus rien. On avait remplacé le lit bateau par un lit d'hôpital, les étagères avaient été démontées et les livres classés, rangés dans des cartons. La table de nuit couverte de flacons et de boites de comprimés était bien celle qu'on lui avait donnée pour son mariage. On époussetait chaque jour les bibelots et les cadres sculptés des marines. Les napperons brodés par des mains depuis longtemps en cendre, jaunissaient sur le piano fermé. Quant au bureau, on avait fait place nette pour le docteur. Il lui semblait que les objets familiers s'effaçaient un par un du décor, laissant leur simulacre en ultime signe d'amitié, et qu'une momie anonyme finissait de se dessécher dans un bric-à-brac d'antiquailles qu'on appelait sa chambre.       

       À l'heure de la promenade, quand il ne pleuvait pas, on la descendait dans la rue. On serrait mieux le plaid, on ajoutait une couverture imperméable. Elle ne répondait pas aux questions que l'on persistait à lui poser, sans en attendre rien de plus qu'un improbable regard. On disait qu'elle avait fait une attaque. Que la parole lui avait été ravie, une nuit, par un épanchement de sang dans une région du crâne. On avait espéré qu'elle récupérerait, qu'elle pourrait marcher, parler de nouveau, même avec une canne, même en bredouillant. Puis on s'était résigné et l'on avait aménagé la chambre. Mais on se trompait : elle avait résolu de se taire. Une décision ferme, consciente, réfléchie, de ne plus user du vocabulaire, un vœu sans rapport avec les insuffisances du corps, l'accident vasculaire cérébral. Elle ne voulait plus dire. Elle désirait le silence. Et les mots avaient reflué, le langage peu à peu se retirait : ne restaient que quelques vocables isolés, palpitant tels des crabes dans une flaque, et dont le tournis des syllabes annulait le sens. Le silence plutôt que ces sons mal assemblés, dissonants, incapables de signifier le monde et moins encore elle-même, et qui n'étaient jamais que du bruit. Quelquefois, les mots revenaient : un clapotis de bout de phrases, une mousse de langage qui amplifiait, se répandait, lui envahissait la tête de scories de discours anciens. C'était une déferlante de formules remâchées, des marées de dictons et de vers, des tempêtes de lieux communs qui cognaient aux tempes, érodaient les os sous la peau, emplissaient les oreilles d'un bouillonnement de refrains perdus. Le brouhaha la submergeait mais rien ne sourdait d'entre ses lèvres, pas même un souffle inaudible. Un caillot de phonèmes lui prenait la gorge, l'étouffait comme une goulée de sable, et l'on s'agitait autour d'elle, on téléphonait au docteur qui passait estimer la gravité de la crise. 

       On roulait toujours son fauteuil du côté ville. En saison, la rue centrale s'emplissait de familles en short, avaleuses de gaufres et de glaces à la crème. Les madeleines du temps perdu s'entassaient sur les rayons, par paquets de vingt, dans les boutiques de spécialités locales à l'effigie du grand auteur qui séjourna en ces lieux. On ne s'arrêtait pas à la terrasse du café Marcel, aux néons clinquants. On prenait le journal à la maison de la presse. Même vulgarisés, les romans impérissables se cornaient en bandes dessinées et en promo, entre les cartes postales et les mots croisés. On achetait la baguette à la boulangerie Balbec et des côtelettes à la boucherie des Jeunes filles en fleurs. On la menait dans un salon de coiffure à l'enseigne de l'écrivain pensif, une fois par mois. Aux beaux jours, on poussait jusqu'au manège contempler les enfants blonds, les moulins à vent et les nuages. On guettait l'embellie par dessus le clocher de bois. Quand l'église sonnait quatre coups, le fauteuil pivotait et l'on remontait la rue. Là-haut, derrière les guirlandes de fanions tendues d'un immeuble l'autre, derrière les kiosques où se branchaient les musiciens, derrière les queues aux distributeurs automatiques et le petit train blanc qui parcourait la ville tintinnabulant un son de cloche factice, derrière le bouquet de pins tordus à l'orée de la place, se dressait, impériale, la facade meringuée du  Grand Hôtel.

       On la couchait de bonne heure. Rien ne devait gêner son sommeil : on tirait les rideaux sur les double-vitrages. On avait fait taire l'horloge et offert un réveil électrique. Mais elle ne dormait pas. Elle traversait les nuits comme de longs tunnels de temps suspendu, ponctués par de rares coups d'œil au lent égrènement des heures. Dans le noir, c'est lui qu'elle voyait : le large rectangle crème et blanc, au toit d'ardoises couleur du ciel. Le Grand Hôtel. Baies vitrées aux capotes rouges, hautes fenêtres, enseignes peintes en demi cercle de lettres bleues et tout un petit monde à l'intérieur, inaccessible derrière la haie de drapeaux, menant une vie de luxe aussi invisible que mystérieuse, conversant en russe ou en américain. Brillant dans la nuit, glacé comme un gâteau de noces, le grand hôtel s'élevait devant elle de toute la hauteur de son orgueil tranquille. Le bâtiment grossissait, se boursoufflait, devenait gigantesque, occupait tout l'espace de la chambre. Immobile sous les couvertures, elle le sentait s'enraciner en son corps, l'écraser de tout son poids de pierre et de stuc, emplir la totalité de son être d'un éblouissement neigeux. Alors, la porte de la chambre s'ouvrait brusquement et on lui redressait le buste, on lui plaquait un verre sur les lèvres, un liquide amer lui coulait dans la bouche. La vision disparaissait. Elle suffoquait de rage : elle voulait tant voir ce qu'il y avait derrière le grand hôtel.

       Les nuages gris qui couvraient le ciel du matin s'étaient déchirés en début d'après-midi. Un vent fort et encore frais avait dispersé les lambeaux cotonneux pendant la promenade, puis le soleil avait chauffé la ville, l'air humide devint électrique au crépuscule. Ça tournait à l'orage quand on l'installa pour la nuit. On lui souhaita de bien dormir et on ferma la porte. Dans le noir de la chambre, elle perçut un mugissement répété, lointain, tel la corne grave des ferries croisant au large. Des gouttes épaisses frappèrent les carreaux, d'abord isolées puis en tombereau de pluie. Le vent fouetta le silence de longs sifflements, affola les ramures des érables. Le vacarme se tut : il y eut une accalmie, un monstrueux accroissement du silence. Et d'un coup, le souffle revint, grossi, secouant impétueusement la fenêtre. L'eau du ciel, implacable, battait les vitres à les rompre. Elle entendit trembler la fenêtre, les charnières grincèrent dans un dernier effort de résistance. Et soudain les rideaux volèrent : la fenêtre béait sur l'orage. Le vent glacé s'engouffra dans la chambre, renversant les flacons, dispersant les plaquettes argentées et les pilulles, éparpillant les ordonnances. Une flaque se matérialisait sur le parquet verni quand elle repoussa le plaid d'une main tremblante. Elle s'étonna de ne plus ressentir aucune douleur, de retrouver d'un coup l'ancienne souplesse de ses membres. Ravie de s'asseoir sur son lit bateau sans y penser, comme une évidence, comme avant. Elle se dressa sur ses jambes un peu molles et s'avança prudemment, pieds nus et en chemise de nuit, se retenant au dossier d'une chaise, au bord du bureau, au fauteuil roulant. Elle reprenait peu à peu possession de son corps. Le vent dénoua la tresse de ses longs cheveux blancs quand elle atteignit la fenêtre. Elle inspira avec force l'air au parfum de sel, d'algues et de marées. La petite place plongée dans l'obscurité, assommée par la pluie, s'embrasait sous l'éclair. La ville déserte résonnait d'un grondement démesuré, qu'elle reconnut aussitôt. Elle tourna la tête et découvrit l'océan. L'océan ! Offert, en son immense mouvement couleur de plomb, creusé colère et crachant l'écume. Le Grand Hôtel avait largué les amarres, il tanguait sous les bourrasques, ébranlé par les paquets de mer. Tout autour du bâtiment illuminé, spectral, les vagues furieuses se succédaient dans un assaut violent, se déchiraient sur les mats des drapeaux tendus comme des voiles. Le grand hôtel s'éloignait dans l'ombre amère de l'océan, survolant les flots, comme insensible à la tempête, semant en son sillage les accords mourants d'une sonate pour violon. Sur l'un des balcons ouvragés qui donnaient sur les flots, elle distingua la silhouette mince d'un jeune homme pâle, en redingote, le buste légèrement incliné, l'air surpris de la tournure particulière que prenaient les événements, et qui souriait d'un air vague. Elle lui fit signe, d'un geste imperceptible de la main, puis il s'effaça. Quand le Grand Hôtel ne fut plus qu'une lueur vive à l'horizon, les eaux calmèrent leur fureur. La pluie cessa. Derrière un voile de nuages filés comme du sucre, un soleil renouvelé, chaud, luisait. Volant très haut, les goélands dessinaient des entrelacs en contrejour, criaient à l'aplomb des petits bateaux de pêche qui rentraient au port.

       Quand on ouvrit la porte, on frissonna devant la fenêtre grande ouverte sur le matin brumeux. Un gros oiseau blanc s'était posé sur le bord. L'œil rond, la patte rouge, le bec acéré, les plumes frémissantes. On fit du bruit, on tapa dans les mains, mais au lieu de s'élancer vers l'extérieur, du côté de la petite place déjà piquetée de promeneurs, l'animal affolé vola à travers la chambre, dans un grand raffut de battements d'ailes et de cris, projetant au sol bibelots et napperons, se posant sur le piano, sautillant sur la cheminée, reprenant son envol, bousculant le lustre, agrippant les rideaux avant de prendre enfin la fuite. Le cœur battant, on referma vite la fenêtre. Puis on se tourna vers elle..


Publié dans Apaisements

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