Corps à corps

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

 Elle s’est assoupie d’un coup, rencognée au bord du lit comme un lièvre au fond du terrier. A côté d’elle Marc dort d’un sommeil agité, grince des dents, gémit des paroles mâchées et tourne sur lui-même en de brusques soubresauts qui font battre plus fort le cœur de la jeune femme.

La soirée s’est pourtant bien passée. Il semblait plus tranquille au retour du bureau, se réjouissait d’un succès qui lui vaudrait une prime conséquente : il a eu raison contre tous ; sur ce dossier délicat, il avait vu juste. Ils ont dîné tous les deux dans un petit restaurant du quartier qu’ils affectionnent, celui dans lequel ils se sont rencontrés cinq ans plus tôt. Toujours sur le qui-vive, elle a pu tout de même se détendre un peu, apprécier le curry d’agneau. Mais le vin de Chypre lui donnait la nausée. Elle a fixé son regard sur Marc qui lui racontait d’un air gai et mordant la déconvenue de ses collègues qui verront la prime convoitée leur passer sous le nez. Elle ne l’a plus quitté des yeux. Il n’est jamais si beau que dans ces menus succès qui éclairent son regard et tordent sa bouche en un rictus avide. Elle l’aime mais la vie avec lui a l’âpreté d’un fruit vert. Certes, elle n’est pas sans défaut. Elle se reproche de n’avoir pas su nourrir son rêve ; malmené, il a fui, le rêve de l’amour fou. Pour se consoler, elle se récite les derniers mots d’un poème de Verlaine appris au lycée : Le vers est dans le fruit, le réveil dans le rêve, Et le remords est dans l’amour : telle est la loi. La loi. A l’époque, le poète maudit lui avait paru magnifique, mais défaitiste. Ce soir, elle aurait aimé jeter un œil sur les couples installés autour d’eux dans la petite salle de restaurant et dont elle percevait les intonations insouciantes. Sur leurs visages, qu’elle rêvait lisses et purs, pareils à ceux des statuettes d’albâtre, et dans leurs yeux que rien n’assombrissait, discernait-on aussi la flétrissure implacable de la loi?

Elle frissonne : au fond du sommeil qui ne lui procure jamais le soulagement d’un vrai repos, elle se regarde courir, nue, sur la crête d’une très haute montagne, sans savoir si elle se sauve ou si elle se précipite au secours de quelqu’un ; dans l’obscurité, son pied heurte une grosse pierre, elle tombe. Elle sursaute, ouvre les yeux. La couverture a glissé, Marc n’est plus allongé près d’elle. Elle s’installe mieux à son aise dans le grand lit et consulte le réveil : un peu moins de trois heures du matin. Insomniaque, Marc s’est sans doute levé et remis au travail. La jeune femme soupire : il n’aura dormi que quelques heures, le dimanche s’annonce mal. Elle tire la couverture sur sa peau hérissée, jusqu’au cou, mais il pénètre dans la chambre, le visage figé : tiens, t’as un message.

Marc lance le téléphone, qui s’abat sur le lit. Son téléphone, qu'elle avait laissé au fond de son sac. Elle tressaille : un message à cette heure-ci ? C’est qui ? Marc grommelle : je ne connais pas tes correspondants, ma belle. Le ton glacial tranche les liens fragiles qui retenaient son rêve. Le cœur serré, elle sent une sueur malsaine sourdre des pores de la peau, au creux des reins. Elle suppose : ça doit être de la pub, comme ça, en pleine nuit. Il hausse les épaules : mais non.

Elle examine l’appareil : le message est vide, une bulle jaune sur l'écran lumineux. Elle blêmit en déchiffrant les initiales LC qui signent, en haut à gauche, l’envoi du sms. Elle sait qu'elle n'a rien à se reprocher, LC vient d'acheter l'appartement de Saint-Mandé que l'agence avait en vente. Elle pose l’appareil sur sa table de chevet et articule d’une voix qu’elle voudrait ferme, supérieure : c’est une erreur, tu vois bien qu’il n’y a pas de message. Viens te recoucher, il n’est que trois heures.

Marc s’assoit lourdement sur le lit. Elle observe la masse blanche du dos large que divise les pointes alignées des vertèbres, la nuque courbée : les coudes fichés dans les cuisses, il se passe nerveusement les doigts dans les cheveux, dévoilant la tonsure qui se dessine à la cime du crâne. Elle sait qu’ils ne dormiront plus. Mais la nuit vient de commencer pour de vrai ; elle tend un bras nu hors de la couverture et revêt un pull qui traînait sur la chaise.

- Qui c’est ?

- Qui ça ?

- Ah ! Fais pas l’idiote. Le type qui t’envoie un message en pleine nuit, c’est qui ?

- Y’a pas de message. L’écran est vide.

- j’en étais sûr, c’est un homme.

Le vers, elle s’en veut de l’avoir installé dans le fruit, elle-même, comme par un coup du sort. D’abord infime, la vermine a forci peu à peu et rongé leur couple de l’intérieur, ne laissant qu’une pelure d’amour ténue, coupante comme une lame. Marc lui était apparu un soir, d'un coup attablé devant un curry d’agneau, dans le petit restaurant de spécialités des Balkans où ils retournent depuis, régulièrement, comme pour y puiser, à chaque fois, l’espérance d’un nouveau départ. Un instant plus tôt, elle n’en a jamais douté, la chaise était vide. Elle dînait là en compagnie d’une amie, étudiante dans la même université. Violente émotion. L’apparition avait transmué l’appétit en désir. Le regard de la jeune femme n’avait plus quitté la silhouette sportive, le visage rond aux boucles brunes, presque enfantin avec ses tâches de rousseur qui, des pommettes, lui grimpent sur le nez. Leurs yeux s’étaient croisés. Mue par une force étrangère qui la contrôlait du plus profond d’elle-même, elle s’était levée et, chancelante, avait traversé la salle pour s’asseoir en face de celui que la fortune lui envoyait, tandis que la bonne copine s’éclipsait sans tapage. Deux heures plus tard, elle étreignait, avec une fougue dont elle découvrait la puissance, le corps nu de cet homme pareil au dieu païen dont, elle s’en était rendu compte alors, elle espérait depuis toujours la venue. Qu'avait-elle vécu d'autre, en somme, qu'un banal coup de foudre ? 

Au matin, il s’était tourné vers elle et l’avait interrogée d’une bouche ambiguë, mi-crispée, mi-séduite : ça vous arrive souvent de lever des hommes, comme ça, dans les restaurants ? Marc riait. La question l’avait interloquée mais sous le charme du regard brun, pétillant, elle avait converti l’affront en un trait malicieux instaurant entre eux une intime complicité. Elle aurait du, se répète-t-elle, le gifler, ramasser son sac et claquer la porte. Prisonnière de ce geste qu’elle avait accompli comme dans un rêve, elle était demeurée, toute petite, plus nue qu'elle ne l'avait jamais été, aux pieds de son dieu païen. Cinq ans plus tard, elle grelotte dans ses draps.

- C’est un client que je devais appeler ces jours-ci pour la vente du quatre pièces. Rappelle-toi, je t’en ai parlé. Il a du faire une erreur, ça arrive, non ?

- Depuis quand t’enregistres le numéro de tes clients sur le portable que je t’ai offert ! Un portable – on s’était bien mis d’accord - qui ne devait servir qu’entre nous ?

- Celui de l’agence est cassé, on en recevra un autre lundi. Souviens-toi, je te l’ai dit. On est crevés, viens te recoucher.

- Ne me donne pas d’ordre.

Les lèvres serrées, Marc enfile sa chemise de la veille, sans la boutonner : un coton d'Égypte, délicat, finement rayé de bleu ciel, qui bouffe au moindre souffle. Il se dresse et parcourt la chambre, martelant le parquet de ses talons nus ; il lance entre ses dents : comme je regrette de ne pas t’avoir remise à ta place le soir du restaurant. Mais pour qui tu te prends ? Tu crois que tu peux cueillir quelqu’un, comme ça, en claquant des doigts, juste parce que t’en as envie et lui pourrir le reste de sa vie ! La rue, voilà ta place! Á la rue ! 

Elle ne répond pas. Elle sait qu’elle va se mettre à crier si elle ouvre la bouche et, cette nuit, elle ne veut plus s’humilier. Alors, elle dissimule son visage sous la couverture. Quelle idiote ! Comment a-t-elle pu oublier d’effacer LC de la liste de ses contacts ? Elle revoit l’allure gracile de l’homme jeune, ses longs doigts aux articulations marquées, son pas d’arpenteur évaluant les pièces de l’appartement. Il souriait à la brune qui l’accompagnait, lui demandait si ça lui plaisait et se pendait joyeusement à son bras : dans la rue le couple s’était éloigné en ondulant, leurs corps enlacés, aux algues pareilles, qui s’effleurent, bercées par le courant de l’eau. L’air autour d’eux avait la suavité du miel, la saveur d’un avenir disponible.

Depuis quand n’a-t-elle pas déambulé dans les rues, insouciante, auprès de Marc ? Des années ; l’a-t-elle jamais pu ? Elle avait vécu pourtant quelque chose comme cela, fugitivement, au tout début de leur histoire. Elle arborait sur ses longues jambes gainées de voile clair une jupe de taffetas gris à motifs de plumes qui crissait sous les ongles. Sur ses épaules : le cadeau de Marc, un gilet de cachemire rouge. Il lui arrive encore de sourire au souvenir du claquement sec des escarpins sur l’asphalte dans la rue ensoleillée. Les immeubles haussmanniens exhibaient leurs sculptures de pierre dorée, leurs balcons envolutes. Marc babillait des bêtises, elle en riait; elle se sentait jeune et belle, invulnérable à son bras. Mais, installé à la terrasse d’un café devant un verre de chablis frais, Marc s’était assombri. Soudain, il ne comprenait plus :

- Tu portes du rouge, maintenant ?

- J’adore ce gilet, sa douceur me vient de toi.

- Il te va bien. C’est sûr qu’avec ce truc moulant et cramoisi, tu ne passes pas inaperçue !

- Marc, c’est toi que me l’a offert et il me plaît. A quoi ça rime de m’offrir un gilet et de m’interdire de le porter ?

- Je l’ai pas acheté pour que tu te pavanes devant tout le monde. Tu peux vraiment rien garder qui reste entre nous ? Une seule chose rien que pour nous deux ?

Elle n’avait réussi qu’avec peine à le rassurer, tirant de son sac un foulard anthracite dont elle s’était couverte les épaules. Marc avait commandé un second verre de chablis. Leur conversation sur l'art s'était vite éteinte. Marc s'agitait. La chaise semblait d’un coup toute hérissée de piques ; il ne tenait pas en place et, dans un mouvement douloureux du torse, lançait de brusques coups d’œil par-dessus son épaule : qu’est-ce qu’il y a derrière mon dos ? Hein ? Il insistait : qu’est-ce qu’il y a de si intéressant derrière moi, qui te fascine à ce point? 

 Dispersés sur la terrasse, des couples sirotaient des boissons. Une famille consultait un guide touristique. Un pigeon, patinant sur le plastique d’une table, picorait des miettes. En arrière plan se dressait, noir de suie, le portail de l’église. Sur le perron de l’édifice, un clochard dépenaillé tripotait ses nombreux sacs. Marc s’était penché vers elle, et, entre ses dents serrées, avait  soufflé à voix basse :

- C’est dingue ! Je t’invite à boire un verre et tu n’es pas fichue de me regarder, moi ?

- Il n’y a rien derrière toi. Qu’est-ce que tu as ?

-J’en ai assez de me faire humilier par une menteuse. Tu crois que je les ai pas vus les deux types, là, qui reluquent tes jambes depuis tout à l’heure ? Mais, vas-y ! Lève-toi, va les brancher, tu n’attends que ça !

- Comme tu voudras.

Elle s’était levée, laissant Marc fulminer sur sa chaise, avait traversé la terrasse sous les yeux ronds des consommateurs intrigués par la violence mal contenue des mouvement de la jeune femme et, se mordant la lèvre jusqu’au sang, s’était enfuie à grands pas. Il l’avait retrouvée, toute petite, nue, dans leur lit, mais il n’avait pas renoncé : il l’avait questionnée sans relâche. A l’aube, épuisée, les nerfs à vif, elle avait avoué tout ce qu’il voulait : oui, il ne s’était pas trompé, il avait vu juste, comme toujours, elle les envisageait bien ces deux types. Malgré leur laideur, et peut-être même du fait de cette laideur qui l’avait fascinée, elle avait eu envie d’eux tout de suite, elle cherchait à attirer leur regard, exhibant à leur yeux le feu du gilet rouge. Oui, il avait raison, comme toujours : elle lui mentait sans cesse. Mais, elle n’y pouvait rien, c’était plus fort qu’elle : elle était malade, il fallait qu’il comprenne qu’elle était malade. En pleurant, elle lui avait demandé pardon : il était le seul à pouvoir la sauver. Avant de sombrer dans un sommeil troublé, Marc avait murmuré sa réplique : pourquoi t’es comme ça? Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu me le diras ? Hein que tu me diras tout ma chérie. Enfin, dans un souffle : quitte-moi. Donne-moi ton abandon. Donne-moi au moins ça. Elle avait passé le reste de la nuit à le regarder dormir, se demandant quel serpent se lovait derrière ce front pâle et leur gâchait la vie.

Rageusement, il se tourne vers elle. Elle soutient son regard de bois roussi puis fixe la bouche aux lèvres si fines. Elle ferme les paupières. Dans les moments plus tempérés, elle se demande pourquoi Marc la bat si peu, pourquoi il persiste à la complimenter en public alors qu'il la méprise tant en privé, pourquoi elle demeure dans son lit, pétrifiée par la peur de le perdre. Mais il poursuit :

- Ouvre les yeux ! Regarde-moi quand je te parle. Je me demande quel genre de clients tu as. LC ! C’est son petit nom secret ? Rien que pour vous deux ?

- Ce type porte un nom à rallonge : Luc de je sais plus quoi. LC, c’est plus vite fait.

- Je vois, Luc Chéri, c’est plus vite fait.

- T’es puéril. Ridicule !

- Regarde-moi quand je te parle ! Tu passes ton temps à m’humilier. Quand je te vois marcher dans la rue, comme ce soir, te tortillant du cul, j’ai envie de vomir. Tu te prends pour qui ? Vraiment, tu t’es vue ! T’es plate à crever d’ennui, ta médiocrité me révulse. Je t’ai demandé de me regarder !

 Elle dénoue les bras croisés sur le visage, se redresse sur les coudes et fixe Marc, son visage durci, son regard de haine, son insupportable beauté qui flamboie sous le masque mauvais. Tu te crois puissant ? Tu t’imagines que tu peux tout faire plier devant toi, que tu peux tenir tout dans ta main, et tu me demandes pour qui je me prends ? 

 Elle détourne la tête comme pour esquiver la flambée de violence qui empourpre le front de Marc et le fait grincer des dents. Elle rive son regard aux triangles d’encre rouge cernés de noirs qui flottent sur le fond d’une lithographie de Miró, elle suspend sa peine, dilue son être dans la contemplation des formes, des couleurs. L’obscurité de la chambre a dévoré l’empreinte de la main droite du peintre, dont la simplicité d’art pariétal les avait tant émus qu’ils étaient sortis de la galerie sans un mot, la gravure précieusement empaquetée sous le bras. D’une voix sourde, il reprend : tu m’insultes parce que tu te sens coupable. Ça fait combien de temps que vous vous foutez de moi tous les deux ? Réponds !

Elle inspire longuement, puisant dans l’air raréfié de la chambre, la force de préserver encore un peu de calme. Au matin, contemplant son teint livide dans le miroir de la salle de bains, elle se dira  que le jour viendra où... Mais elle laissera la phrase en suspens, lissera ses traits tirés sous un masque de fond de teint qui ne trompera qu’elle, glissera son corps endolori dans des vêtements larges, camaïeux informes de gris et de bleus qui l’exposeront à de nouveaux soupçons.

- Ce type est l’acheteur du quatre pièces de Saint-Mandé que j’ai vendu cet après-midi. Il a téléphoné à l’agence mercredi. Pour visiter l’appart, il est venu avec sa copine.

- Puisque c’est si simple, explique-moi pourquoi il t’envoie un message en pleine nuit. Personne ne ferait ça le samedi au risque de déranger un jour de repos !

- Il arrive que les gens fassent des erreurs ! Comment tu veux que je t’explique ? Y’a visiblement une erreur. Regarde : il n'y a rien d'écrit.

- Pratique, le hasard. Son numéro de portable figure par hasard dans tes contacts personnels, il t’envoie par hasard un sms à une heure du matin ! Ton explication ne tient pas la route. Tu ne l’as pas vu qu’une fois, tu mens. Tu oses me mentir ! Encore !

- Si je fais pas visiter les apparts, je peux plus travailler. Tu veux me séquestrer, c’est ça ? On ne voit déjà plus personne ; je ne peux même pas dire bonjour aux voisins sans que ça déclenche une crise!

- Te séquestrer ! N’importe quoi. Mais tu es libre, ma pauvre, totalement libre ! T’arrives pas à comprendre. J’en ai rien à faire que tu te fasses sauter par tes clients ou par n’importe quel voisin. Ce que je ne supporte pas, c’est le mensonge. Ne me mens pas. Tu l’as vu combien de fois ? La vérité !

Elle saute hors du lit. Se livrer à moitié nue à la merci de Marc, lui parait soudain intolérable. Elle enfile à la hâte un vieux pantalon de lin dont elle aime le confort, la fluide et fraîche légèreté, et se met à parcourir la chambre d’un pas sec, en tâtonnant dans la pénombre, les mains tremblantes, moites de colère, de tristesse. Elle voudrait se frapper la poitrine, dégorger cette folie d’amour qui tient son âme en laisse, la regarder en face, les yeux dans les yeux, et lui cogner dessus. Mais ses petits poings ridicules ne lui offrent même pas la distraction d’une souffrance vraie. Marc la saisit par le bras.

- Assieds-toi, cesse de t’agiter. Qu’est-ce que tu as ? Avec toi, c’est impossible de discuter. Tu t’énerves tout de suite, tu pleures et je comprends plus rien à ce que tu marmonnes. Dis-moi : qu’est-ce qu’il fait, ce type ?

- Comment ça ?

- Son boulot ?

- Architecte.

- Un artiste. Tu as toujours eu le goût des artistes, ma belle. Comme ce peintre que tu avais levé au Bar des Ferrailleurs pendant mon déplacement à Londres. Tu te souviens ? Mais j’ai senti tout de suite qu’il s’était passé quelque chose, au parfum écœurant qui flottait dans l’appartement. La même odeur de sueur et d’after-shave bon marché se flairait sur ta peau. Tu as bien fini par me l’avouer, ce coup là !

- Je n’ai jamais levé personne, ni aux Ferrailleurs, ni nulle part. Je ne marche plus dans tes délires. Je t'abandonne, Marc. Cherche une autre victime. 

- Quoi ? Tu ne sais même plus ce que tu fais ? Il faut que je te rappelle le grand soir où tu m’as dragué ? Toi, une victime ? T’es vraiment malade.

 Marc lâche rudement le bras de la jeune femme qui s’abat à ses pieds, repliée sur elle-même, le visage enfoui entre les genoux, le corps agité de spasmes. Il passe sa main dans les cheveux blonds qui lui coulent entre les doigts, pareils à l’eau claire d’un petit ruisseau, s’en divertit un instant et soudain lie la chevelure en son poing. La tête pivote vers l’arrière, comme celle d’une poupée articulée : arrête de jouer les souffre-douleur, regarde-moi. Tes mensonges ne servent à rien. Alors, l’architecte, tu l’as vu combien de fois ?

Elle secoue la tête, sent la peau de son crâne se soulever, entraînée par les cheveux que Marc ne lâche pas.

- Il a d’abord visité l’appart seul et comme il lui plaisait, il est revenu avec sa copine. T’es content ?

- Pas tout à fait. Comment t’es allée à Saint-Mandé puisque ta bagnole est au garage ?

- Je ne sais plus, j’ai pris le bus ou j’ai marché.

- Arrête de te foutre de moi. T’es montée dans sa voiture ? Regarde-moi. Est-ce que oui ou non tu es montée avec lui dans sa voiture?

Elle voudrait avoir la force de ne pas se remettre à pleurer. Ravaler ses larmes et plutôt vomir, vider jusqu’aux boyaux la haine de ce qu’elle s’est laissée devenir : ce simulacre d’elle-même, qui préfère le martyre de l'amour à l’aveu de son échec. Elle s’allonge sur le sol, le visage de nouveau dissimulé sous les bras croisés. Marc brandit un poing qui ne retombe pas : ah ! Tu m’avais promis, pourtant.

Il frappe le matelas dont les ressorts résonnent étrangement, tels les grelots d’un jouet brisé. Elle pleurniche :

- Il m’a proposé de me conduire quand la standardiste m’a demandé si j’avais récupéré ma voiture. Par gentillesse. Pourquoi refuser ? Par peur de quoi, de qui ?

- Tout le monde sait très bien ce que ça veut dire quand une femme seule accepte de monter dans la bagnole d’un homme seul. Joue pas la naïve. Tu pouvais penser un peu à moi pour une fois. Mais non, hein ? T’en crevais d’envie. T’étais habillée comment ?

- Tu crois que je m’en souviens ?

- Je vois : ça doit être le jour où t’as mis la nouvelle eau de toilette que je t'ai offerte. Il a apprécié au moins ?

Marc part d’un rire vainqueur qui dégénère en hoquet. Il tousse, s’étouffe dans ce rire délétère qui a pris possession de lui. Elle, inerte, étendue sur le sol, tire des poils de laine grise des boucles de la moquette et laisse les larmes couler sur ses joues. Elle sent le vertige l’envahir. Marc, le buste encore secoué de rires, lui tend la main : allez, viens ma belle. Faut vraiment qu’on s’aime pour se disputer comme ça. Arrête de pleurer, tu sais bien que tu ne peux rien me cacher. Si je suis tellement inquiet, c’est parce que je tiens à toi. Hein que t’es ma petite chose rien qu’à moi ?

Elle se laisse mollement tirer par le bras et vient se lover dans le giron de Marc. L’odeur de sa peau tourne à l’acidulé quand il se met hors de lui. Elle ferme les yeux : la paume de la main d’homme, large et douce, essuie les larmes et se glisse sous le pull, caresse la poitrine nue, le pouce et l’index lui pincent un mamelon. Elle devine le bâton du sexe raidi contre ses fesses. Les boucles brunes lui chatouillent l’épaule : Marc embrasse si délicatement la nuque que la seule pression de ses lèvres au creux du cou la fait défaillir. Un goût acre lui envahit la bouche : elle déteste la moiteur qui lui vient malgré elle entre les jambes, son ventre durci comme le bout de ses seins. Et s’il avait raison ? Oui, elle doit bien être malade sinon comment expliquer cette folie dans laquelle elle consent chaque jour à se reclure avec lui. Elle le sent engager la main sous l’élastique du vieux pantalon de coton fin, l’index farfouille entre les lèvres humides : il sait son chemin. La voix presque inaudible se fait suppliante : raconte-moi, ça s’est passé où ? Dans la voiture ? dans l’appartement la première fois? Les deux ? Ma chérie, j’ai tant besoin de savoir. Il t’a fait du bien ? Il lui mordille l’oreille en riant faiblement : Marc anticipe son plaisir. Dis-le moi, ma belle : tu sais bien que je te pardonne tout.

Mais d’un coup de reins, elle s’arrache à la torpeur, au désir hypnotique dans lequel elle se laissait sombrer. Elle se dresse sur ses jambes, tous les muscles tendus, le visage figé en un masque amer. Elle veut de toutes ses forces griffer, mordre, battre jusqu’à la mort cette masse de nerfs et de sang, pour enfin le faire taire, anéantir cette voix de jalousie qui n’est pas vraiment lui, cette voix infernale qui habite le corps de son dieu païen pour, soir après soir, lui casser son rêve. Elle hurle : mais il ne s’est rien passé ! Ce type est un client de l’agence. Il m’a conduite à l’appart, je lui ai fait visiter, il l’a acheté. Point final !

Marc retient le coup, il serre dans sa poigne l’avant-bras de la jeune femme :

- Comment oses-tu porter la main sur moi ? Tu cries, tu m’insultes, tu pleurniches sur toi-même mais c’est moi qui devrais pleurer. Tu veux me frapper après ce que tu m’as fait !

- Mais qu’est-ce que je t’ai fait ?

- Tu ne respectes aucun de tes engagements : tu avais promis que le portable n’était que pour nous deux, que tu ne monterai jamais dans la voiture d’un homme. Tu n’as aucune parole, tu mens, tu me trompes continuellement. Ça te fait plaisir de m’humilier, c’est ça ? C’est le seul moyen que tu aies trouvé pour te donner un peu d’importance ? Allez, zou ! Prends tes affaires et dégage. J’ai perdu assez de temps avec toi.

Elle surgit de la chambre, court dans le couloir jusqu’à la salle de bain, ferme la porte dont elle tire le verrou. Le radio-réveil sur lequel Marc écoute France Inter en se rasant chaque matin, une serviette nouée autour de la taille, brinquebale, en équilibre précaire sur une planchette mal fixée au dessus du lavabo. L’écran marque quatre heures douze en chiffres rouges sur fond noir. Elle tourne le robinet. Le bruit de l’eau courante la calme toujours. Elle la laisse couler au creux de ses mains, plonge le visage dans la petite flaque glacée. Le miroir reflète un visage bouffi, rougeaud et dégouttant, qu’elle reconnaît pourtant comme le sien. Elle s’assoit longuement sur la cuvette. Les miaulements lascifs des chats s’insinuent par le vasistas entrebâillé. La nuit va-t-elle enfin finir ? Marc tapote la porte du bout des doigts : sors de là. Je vais faire du café.

Elle n’obéit pas tout de suite. Elle perçoit le tintement léger des cuillères jetées dans les tasses et le gargouillis de la cafetière. Quand le briquet d’argent claque, dont le couvercle se rabat avec la netteté d’un couperet, elle file hors de la salle de bain. L’odeur du tabac mêlée à celle du café envahit l’appartement malgré la fenêtre ouverte de la cuisine. Dans la chambre, elle déniche en tâtonnant une paire de baskets, décroche une doudoune de la penderie. Elle coule un regard à travers la pièce étroite : un demi-jour s’insinue entre les deux pans des rideaux disjoints, révèle la blancheur des draps froissés. Le petit anneau d’or qu’il lui a offert tout en refusant le mariage – c’est pareil, non ?- glisse sans mal le long de son annulaire : elle le lance pour qu’il s’y noie, dans ce chaos de toile livide.

Marc n’a pas allumé le plafonnier de la cuisine ; le bout incandescent, mobile, de la cigarette érafle la masse compacte d’obscurité. Un courant d’air glacial s’insinue sous la porte, assaille les jambes nues sous le pantalon de coton fin. Elle sait qu’il la regarde dépendre son sac à main et son écharpe de la patère de l’entrée. Elle tourne la clé dans la serrure, pose les doigts sur la poignée, entrouvre la porte et s’immobilise, un pied sur le paillasson.

- Si tu franchis le seuil de cet appartement, on ne se reverra plus.

La voix calme ne menace pas, elle énonce la sentence.

Elle jette un regard sur le palier. A travers le carreau embué, un lampadaire éclaire la peinture en lambeaux qui desquame par plaques, dévoilant un mur blanchâtre, poudreux. La rampe luisante offre le secours d’un rail lisse et sinueux : elle n’a qu’à se laisser faire, abandonner son corps à la spirale de l’escalier. Qu’est-ce qu’elle attend ? Mais le lampadaire s’éteint. Une lumière acide, ronge la pénombre. Fulgurants, des rais d'or rouges ébranlent la plane verticalité du mur. Les blocs pierreux tremblotent et se déjoignent, débondant une coulée de poussière grise qui emporte en son flux le tapis, son armée de barres laitonnées, les marches dissoutes dans le flamboiement de l’aube. Et tout à coup ça dégringole, ça s’effondre par grands aplats de pierre qui glissent sur les couches d’air huileux. Le monde s’égruge dans un tonnerre de fer et de gravier. Elle sent le sol gronder, il se dérobe sous son pied, qu’elle retire. Elle se penche sur le vide sans contours, contemple un instant les virevoltes du paillasson qui tournoie dans sa chute et disparaît, aspiré par le néant fumeux. Loin, par-dessus les ruines de la nuit, le soleil renaissant empourpre les petits pans de murs, fait scintiller les toits gris, les vitres des bâtiments qui s’ébrouent, secouant le manteau de brume légère et de fumerolles dont s’est enveloppée la ville. On entend le premier pépiement des moineaux qui gonflent leurs plumes, le cri d’un nouveau-né dans l’expansion du ciel. Les chats transis se glissent par les brèches tièdes qu’ouvre le matin. Oui, elle est là, l’aurore oubliée, brutale comme une évidence. Elle frissonne. Pourtant, elle sent bien qu’elle a moins froid. Le corps de Marc, chaud, frémissant, s’est glissé derrière elle. Résolument, il pose une main sur son ventre, de l’autre, il referme la porte. Elle perçoit nettement le claquement du pêne qui s’enclenche dans la gâche.

- Va te recoucher. Je t’apporte ta tasse.

Elle connaît son rôle, maintenant. Elle se dévêt, se glisse sous la couverture, toute petite, toute nue. Tout son être frissonne d’épuisement et de désir. Marc pose le plateau fumant au bord du lit. Nimbant leurs corps dénudés d’un effluve de tabac tiède, il s'étend contre sa peau. Ils sont seuls à présent, rien que tous les deux, unis dans le rythme saccadé de leur halètement. Il lui prend la main gauche et fait glisser le petit anneau d’or qu’il tient dans la pince du pouce et de l’index : le bijou retrouve sa place à la racine du doigt. Le nez flaire, enfoui dans la chevelure. Tu es complètement folle, je suis fou de ta folie. La voix tremble : vas-y, ma belle. Dis-moi tout. Commence par la voiture : il a posé la main sur ton genou ? Il a fait comme ça…

 

 

 

Publié dans Apaisements

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