complainte de la reddition

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

reddition

         Il faut se rendre à l’évidence : plus encore que la fidélité, la ténacité est une vertu indienne. Il aura fallu trois ans d’une bataille farouche, bien qu’empreinte de toute la bienséance et la civilité convenables, mille jours d’une guerre d’usure et de douce politesse, pour qu’un matin d’automne je capitule sans plus regimber, et, même, remercie mes humbles triomphatrices. Car elles étaient deux à me faire face, et tandis que l’une se désolait de toutes ces économies évaporées qui auraient trouvé si bel asile en la carte de fidélité, l’autre m’arrachait sous la menace d’un sourire mes noms et date de naissance avant de les pianoter sur le clavier d’un ordinateur avide de données fraîches, pour enfin me tendre le petit rectangle de plastique blanc rayé rouge comme l’explorateur plante son drapeau sur une contrée vaincue.

            Je glissai la carte de fidélité dans ma poche, toute honte bue d’avoir un jour claironné que, jamais, au grand jamais, je ne céderai aux chants quotidiens des sirènes de caisse. Leur air de contentement n’entama point ma fierté. C’est qu’elles savent le prix de chaque piécette, ces caissières au rond rouge collé entre les sourcils. L’une d’elles pointa au bas du ticket listant mes achats du jour, la mention d'un euro et quarante-six centimes : prémices d’un capital en devenir, miettes abandonnées par les profiteurs et qu’il serait idiot de ne pas ramasser afin que, peu à peu, ces rognures s’agrègent pour former un petit surplus, un rabiot dulcifiant l’amère potion des jours. Je porterai dorénavant sur moi l’emblème des petits calculateurs, chiches par nécessité bien plus que par vice, l’étendard discret de ce troupeau proliférant de vivoteurs auquel, naturellement, j’appartiens.

            Mais, alors que je prenais congé de mes victorieuses hôtesses, une voix sans vie résonna derrière moi : « si vous possédez une carte de fidélité passez-là devant le lecteur ». Je me retournai et considérai ces grandes machines rutilantes, nouvellement installées dans un angle de la supérette : quatre caisses automatiques que jamais, au grand jamais, je n’utiliserai. 

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