Charles Juliet, en chemin

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

« j'ai pris la route
me suis laissé conduire
de rencontres en rencontres
là où me poussait
ma faim »

L'autre chemin

Chemins, lieux propices aux rencontres. L'enfant y croise ses voisins et les gens du village. Colporteurs, charbonniers italiens, percherons « admirablement dressés », ivrognes inévitables que l'on voit venir de loin ou qui surgissent soudain du brouillard. La bonne fortune apporte quelquefois par le chemin une nouveauté qui allège un instant l'ennui : des scouts qui passent, bientôt suivis par le petit paysan laissant son maigre troupeau à la garde de sa chienne. Le chemin fait peur. Il éloigne de la mère et mène aux lointains menaçants. Bruissement tout autour, quand l'enfant conduit ses vaches aux pâturages, porte un bidon de lait à une vieille dans la nuit. Ouvert aux dangers, à l'imprévu. Lieu de toutes les épouvantes du berger qui, devenu écrivain, n'a pas oublié « ce chemin bordé d'un côté par un haut mur ruisselant d'eau, et de l'autre, par une vaste maison au mur aveugle, troué à hauteur d'homme par la bouche noire d'un large soupirail d'où pourrait surgir il ne sait trop quel monstre qui se jetterait immédiatement sur lui » (L'inattendu), et que l'enfant s'épuisait à raccourcir en courant.

De multiples chemins traversent l’œuvre de Charles Juliet, qu'il construit dans un long et patient cheminement. Les récits autobiographiques, L'année de l'éveilLambeauxL'inattendu, retrouvent les sentiers de l'enfance et les tourments de la quête de soi qu'entreprend l'adolescent au carrefour des routes qui conduisent à l'âge d'homme. Nourrisson retiré à sa mère qu'on enferme (dont il apprendra plus tard la terrible fin dans l'asile psychiatrique abandonné par un régime de Vichy qui veut éliminer « les ratés »), enfant élevé par maman-Ruffieux, mère d'adoption aimante et attentive, mais dans les conditions rudes qui étaient celles des petits paysans de l'Ain au début du XXème siècle, adolescent grandi sous la rigueur d'une école militaire, les chemins de la vie de Charles Juliet furent semés de dangers : « Je me suis bien souvent demandé, affirme-t-il dans le dernier volume de son journal, ce que je serais devenu si je n'avais pas été admis au sein de la famille Ruffieux et si je n'avais pas eu l'écriture. »

Longtemps chemin de croix, l'écriture se confondit avec l'expérience de la souffrance. Douleur de ne pas trouver les mots, le rythme d'une phrase, qui correspondent précisément à l'idée, au sentiment que l'écrivain cherche à révéler en sa plus exacte authenticité : « Le mot doit surgir là où convergent de multiples exigences. Être si puissamment déterminé, qu'il en devient inéluctable», note dans son journal de 1957 le jeune auteur de vingt-quatre ans. La souffrance est alors étroitement mêlée à l'acte créatif pensé comme un combat. Non seulement, c'est en empruntant la voie douloureuse de la connaissance de soi que l'écrivain peut dépasser, sans la renier, sa singularité pour accéder à l'universel, mais il lui faut aussi, obstinément, chercher son chemin dans l'écriture, apprendre à maîtriser le style : « Une langue, un style d'une neutralité absolue. Jamais une préciosité. Jamais la moindre enflure, la moindre déformation. Donc toujours garder le contrôle de la phrase. Ne jamais la laisser m'entraîner, m'égarer. Et surtout, surtout, n'avoir jamais le souci du bien-écrire » (Journal II). Si Charles Juliet semble avoir trouvé le « calme intérieur » avec la maturité, accéder au savoir-écrire est un aboutissement inatteignable : « J'ai encore du chemin à parcourir – ce chemin n'a pas de terme » (Apaisement, Journal VII)

Voie reliant un point de l'espace à un autre, selon la définition des dictionnaires, le chemin pose fatalement la question de l'origine et de la destination.

L’œuvre de Charles Juliet ne se développe pas sans une réflexion permanente sur l'écriture et la création artistique. Au long des sept volumes de son Journal, l'auteur questionne sans relâche sa poétique en même temps qu'il accomplit un travail sur lui-même dans une volonté inépuisable de mieux se connaître : « le chemin, c'est-à-dire l'interrogation, l'errance, laquelle vous conduit à vous-même, au vrai, à la vie». Se connaître soi-même, chercher à atteindre ce qu'il nomme le « centre » et toucher à la compréhension de ce qu'est l'écriture, relève d'une double quête poursuivie d'un même élan. En ce point pareille à une toile de son ami le peintre Bram Van Velde, l’œuvre de Charles Juliet « raconte l'histoire de sa genèse » (Rencontres avec Bram Van Velde). Le cheminement créatif ne refuse pas l'errance, c'est-à-dire l'erreur, le repentir, le retour en arrière et la correction du trait. C'est une « coûteuse pérégrination d'un être remontant résolument vers sa source » (Rencontres avec Bram Van Velde). S'il plonge ses racines profondément dans l'enfance, l'acte créatif cherche son achèvement plus profondément encore, dans une « naissance à soi-même », une révélation de l'être.

Être sur les grands chemins, vivre l'aventure de la pensée. Le cheminement se fait à pied. Il faut arpenter le chemin en marchant, faire du corps qui s'avance à travers l'espace terrestre le révélateur du « paysage intérieur », source de toute création. Pour Charles Juliet, la marche est partie intégrante du processus poétique. « Vous ai-je déjà dit que je compose la plupart de mes poèmes en marchant ? », écrit l'épistolier à son amie dans la troisième lettre qui compose Dans la lumière des saisons. L'artiste, toujours en chemin, connaît le silence et la solitude : « celui qui ne cesse de cheminer, il est fatal qu'il se retrouve un jour à bonne distance de ses semblables », écrit Charles Juliet au sujet de Bram Van Velde (Entretiens avec Bram Van Velde). Mais cette solitude n'est pas esseulement. C'est l'aventure du retour sur soi, qui permet à l'auteur de s'ouvrir au « murmure intérieur », de mener à bien le travail de se comprendre lui-même, en se jugeant souvent, puisque l'égotisme est le chemin qui conduit à la compréhension de l'Autre.

L'immuable : ce qui chez tous est éternel et semblable. L'écrivain tire de l'étude approfondie de l'un, de soi, la connaissance des êtres en décelant l'immuable à travers ses infinies modulations. La part de divin, peut-être, même quand le questionnement et le doute ont depuis longtemps brouillé la foi et voilé le chemin vers Dieu. Dans une belle lettre adressée à Cézanne, Charles Juliet donne tout son sens à la notion de modulation chère au peintre aixois : « une même touche relie donc la terre au tronc, la branche à la maison, le toit à l'immensité du ciel. Ainsi nous signifiez-vous que tout revêt une même importance, que le monde est une totalité et que rien ne peut en être retranché. » Avec une exigence éthique qu'aiguillonne une inaltérable liberté, les œuvres de Charles Juliet exaltent l'intégrité du monde.

Publié dans Notes de lecture

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