Cadorzy ou la pensée magique

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

matamore

    Il y avait dans un petit pays d'outre Méditerranée, un Grand Mogol dont la taille modeste et l'énorme ambition faisait le désespoir des habitants et la stupéfaction du monde. Nul ne pouvait se rappeler par quel coup de la fortune ou quel tour de passe-passe raté, Cadorzy, d'abord fébrile ministre de la police, s'était hissé sur le trône présidentiel. Ensorcellement médiatique des électeurs, tractations financiéro-politiques, catalepsie de l'opposition : le petit pays tranquille s'était réveillé un lendemain de vote, avec une casquette en peau de locomotive et Cadorzy à sa tête.

    Dès lors se succédèrent des scènes saisissantes, que le petit peuple du petit pays contemplait, ahuri, sur les écrans des lucarnes magiques : Cadorzy volant les pauvres pour donner aux riches, Cadorzy serrant la main des dictateurs dont le plus féroce planta sa tente avec ses chameaux dans les jardin peignés du palais, Cadorzy flattant d'une paume moite les bas instincts racistes du boulanger, de la dentiste et de l'ouvrier sans usine, Cadorzy tempêtant, rageant, insultant, ordonnant, menaçant, fliquant, sanctionnant, enfermant, condamnant, méprisant, avec tant d'opiniâtreté qu'il donna en quelques mois à l'arrogance nationale une stature internationale magnifiée par le joli minois et la voix flûtée de la Grande Mogole.

    Jamais petit peuple n'avait tant rêvé la disparition subite du Grand Mogol qu'il avait imprudemment élu. Mais les mœurs policées du petit pays, la douceur du climat et la détestation de l'inconfort, enjoignirent aux habitants d'attendre courageusement que les années s'écoulent pour effacer le Grand Mogol détesté par la même magie des urnes qui l'avait fait apparaitre comme un mauvais démon.

    Or, des révolutions agitèrent d'un coup les peuples voisins, longtemps soumis, qui firent tomber leurs oppresseurs établis de longue date de l'autre côté du rivage méditerranéen. Il y eut des blessés, il y eut des morts. Cadorzy ne broncha pas. Ses courtisans les plus proches avaient bellement festoyé en ces contrées ensoleillées, lors des grandes fêtes du solstice d'hiver, invités par ces mêmes dictateurs pleins aux as et soudain déchus. Cadorzy ne pipa mot. Dans l'aéroport du petit pays, on découvrit avec ébahissement des caisses de gaz prêtes à l'envoi, destinées à soutenir l'un de ces autocrates vieillissant dans son effort pour faire pleurer son peuple et refroidir la fureur de la rue. Cadorzy regardait ailleurs. Finalement, lassé du tapage des gazetiers, il haussa les épaules et fit tomber deux têtes ministérielles.

     Cadorzy se désolait de l'ingratitude publique et de sa toute petite cote de popularité. Lui qui, par la seule puissance de son verbe, avait vaincu la crise économique mondiale, enrichi ses amis, agrandi l'Europe, bouté les sarrasins hors du royaume, libéré des infirmières bulgares, marché sur l'eau, trouvé du boulot à son fils malgré un chômage exponentiel, escamoté les fonctionnaires, assuré la paix à l'échelle mondiale et bien d'autres choses merveilleuses dont la liste infinie finirait par lasser, ne comprenait pas le désamour du petit peuple imbécile dont il était démocratiquement le roi. Il décida alors de faire éclater sa grandeur au visage du monde et déclara la guerre au dictateur sanguinaire, celui-là même qu'il avait invité à camper avec ses chameaux dans les jardins du palais, non sans lui vendre dans le même temps force beaux missiles. Tout seul et par la seule puissance de son verbe, il allait faire ployer le monstre, l'assassin du peuple, le tyran déguisé en bédouin mégalo.

     C'est ainsi qu'était le Grand Mogol du petit pays. Quand il voulait courir sous le soleil, il revêtait ses lunettes noires, son short, et profitait d'un temps estival malgré la tempête de neige. Et quand il voulait terrasser un dictateur, la terre se mettait à trembler à l'autre bout du monde comme un écho de sa très grande colère.

 

16 mars 2011

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