Cadorzy furtif

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

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         Là-bas, le gros navire gris perle, orgueil de leur terrifique armada, s'essoufflait sur les flots tièdes de la Méditerranée que caressaient les ombres régulières des joyeux bombardiers. Mais les habitants du petit pays avaient complètement perdu de vue la très démocratique guerre déclenchée au pays des chameaux par leur grand Mogol, dont ils avaient célébré les premières canonnades humanitaires par de brûlants hourras et force ostentation d'arrogance patriotique. Les événements se succédaient si vite dans le petit pays au coq que jamais l'ennui de la routine ne venait ternir les jours radieux où les enfants sages se préparaient aux grandes vacances, coquillages et crustacés. Les vizirs, philosophes appointés, dissertaient sur la moralité des mœurs; les gazetiers vendaient au peuple un nouveau sauveur de gauche, prêt-à-élire, très simple d'utilisation, qui fondait tout son succès sur sa banale normalité.

Tous, d'un même regard torve, scrutaient le nombril de la grande Mogole, qui s'élargissait.

        C'est ainsi qu'une guerre-éclair dont les éclats se prolongeaient depuis plus de trois mois avait fini par lasser la curiosité publique. Pourtant, le tyran sanguinaire était encore odieusement vivant et les missiles civilisateurs des Droits de l'Homme et de la démocratie universelle frappaient toujours, généreusement, sans regarder à la dépense. Des enfants, des familles, des vieillards ordinaires, recevaient par giboulées rapprochées cette pluie de fer sur le toit de leurs maisons qui n'en pouvaient plus, et des bus placides étaient pris pour de dangereux véhicules surarmés, par les pilotes démocratiques mais à courte vue. Dans les villages dévastés, les femmes, qui se plaignent sans cesse comme le veut leur faible nature de femelles, protestaient d'avoir été violées par des rebelles démocrates, ou, la gorge tranchée, gardaient un silence lourd de reproches. Tous ces bienfaits, prodigués au nom de son peuple, rendaient le Grand Mogol Cadorzy extrêmement soucieux : resterait-il suffisamment de matériel militaire en état de marche pour le grand défilé national qui tombait tous les ans à la mi-juillet? Allait-il devoir se mettre patriotiquement au garde-à-vous devant des leurres de carton-pâte?

      Mais les habitants du petit pays ne savaient rien des tourments qui agitaient l'auguste front de leur Grand Mogol. Cadorzy qui ne souhaitait rien tant que sa prochaine réélection, avait observé un phénomène incompréhensible, typique de l'irrationalité du peuple : sa popularité était inversement proportionnelle à sa visibilité. Plus les habitants du petit pays le voyaient, et moins ils l'aimaient. Alors, le Grand Mogol, bridant son naturel, s'était fait discret. Il traversait usines et campagnes comme un souffle, apparaissait aux tribunes internationales pareil à une ombre, il parlait encore, parfois, mais d'une voix à peine perceptible. Le plus souvent, le Grand Mogol se réfugiait à l'abri des caméras.  Cadorzy m'as-tu vu était bien mort, vive Cadorzy furtif!

 

16 juin 2011

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