Cadorzy et le principe de réalité

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

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       Un doux matin d'été où les nuages de césium camouflés en cumulus ordinaires tempéraient par instant la violence du soleil, Cadorzy revêtit ses plus beaux habits sombres et, solennel, se rendit au défilé.

        Les traits graves du Grand Mogol, la noblesse de son pas cadencé, la profondeur de son regard défiant les dards de Phébus, ne dévoilaient rien des tourments intérieurs qui agitaient l'impérial chef du petit pays. Seul le frémissement d'une épaule révélait à l'observateur avisé la rage contenue de Cadorzy. Dans le calme costume de chef d'état, qu'il remplissait presque de toute sa petite taille, le Grand Mogol bouillait, fulminait, explosait, tempêtait à la pensée que, là-bas, le dictateur sanguinaire courait toujours.

       «Je veux le fion du fou félon pour le défilé », avait-il pourtant commandé à ses zouaves harassés. Le Grand Mogol rêvait de triomphe, de gloire mondiale et de son apothéose au jour tant attendu des célébrations patriotiques. Les troupes des joyeux combattants de la démocratie bombardèrent à bras raccourcis, parachutèrent des armes aux copains qui égorgeaient sur le sable, montrèrent les dents à qui mieux-mieux et grognèrent de la plus belle façon : mais, rien. Plus insaisissable qu'un serpent du désert, le dictateur n'était ni dans les casernes vides, ni dans les postes de commandement abandonnés, ni dans les classes désertées des écoles, ni sous les molles palmes des cocotiers. Pour se persuader que son ennemi fugace n'était pas un mirage, le Grand Mogol sortait quelquefois de sa poche, non sans discrétion, une photographie. Il s'y voyait sur le perron du palais national, souriant de toutes ses blanches dents et serrant avec affection la main rougie du dictateur, qu'il avait invité à planter sa tente à la bonne franquette, dans les jardins de la République.

          Cadorzy se tenait droit sur sa chaise. A ses pieds, les colonnes sonores des chars écrasaient, dans un émouvant ensemble, les pavés de la plus belle avenue du petit pays et du monde. Haut dans le ciel, les avions de guerre dessinaient en un gracieux ballet le drapeau patriotique tandis que les gendarmes faisaient des cabrioles sur l'asphalte orné ça et là du crottin parfumé des chevaux de la garde musicienne. Sur le théâtre de la guerre lointaine, des soldats de la démocratie universelle tombaient moins que les civils, pour la grandeur du petit pays. Ces morts, décorés en grande pompe, renforçaient encore la noble allégresse de la fête nationale.

        Les habitants du petit pays aimaient beaucoup leur défilé, ses bimbeloteries martiales, ses fanfares et le chamarré de ses uniformes. Alors, quand un sous-calife, femelle, verte et binationale, osa réclamer la fin des dispendieux défilés militaires, on cria haro sur l'impudence de l'immigrée. Et les trompettes médiatiques offusquées soufflèrent en chœur l'hymne national.

       Cadorzy, le Grand Mogol du petit pays, rentra frustré du dernier défilé de son premier empire. Pour se consoler, il partit à la mer. Vacances, j'oublie tout.

 

16 juillet 2011

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