Cadorzy et le labour profond

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

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Cadorzy Libérator rassembla, un jour, ses troupes tourmentées. Chacun, le nez dans les gazettes et l'oreille dans les rues, flairait la catastrophe électorale, et les vizirs du petit pays commençaient à désespérer de la réélection du Grand Mogol, de laquelle découlait malencontreusement leur propre réélection. La perplexité paraissait extrême: on ne savait plus si c'était la popularité de Cadorzy qui plongeait en d'insondables abysses, ou son impopularité qui touchait à des sommets himalayens. Dans l'incertitude, la pétoche se faisait générale : on s'accrochait au siège dont on ne voulait choir.

           Le Grand Mogol, par la seule force de ses bras musclés, avait pourtant eu la peau d'un despote africain, gros bonhomme en marcel et en sueur, alpagué dans une chambre d'hôtel bordélique, dont les habitants du petit pays avait pu admirer les édifiantes images de grand fauve dompté sur les écrans de leurs lucarnes magiques. Mais le peuple ignare se demandait trop souvent ce que ses soldats étaient allés faire sur cette terre lointaine qui ne lui appartenait plus, et si tous ces grands exploits guerriers, accomplis sans son accord mais en l'honneur de la démocratie, ne lui retomberait pas sur la tête plus méchamment qu'une pluie d'iode radioactive. En attendant, les habitants comptaient les jours qui les séparaient de leur libération du Grand Mogol par le moyen d'une élection tout à fait démocratique.

        C'est ainsi que Cadorzy sonna le rassemblement de sa clique flageolante, afin de tranquilliser ses troupes quant à la permanence de sa gloire et de l'amour vache de ses innombrables bien que discrets sympathisants. Délaissant l'épopée martiale pour l'églogue, dont la simplicité rustique savait toucher les cœurs des vizirs enracinés aux terroirs ancestraux, Cadorzy leur parla en ces mots pleins de sagesse : "Quand le paysan sème, l'imbécile au bord de la route ne voit pas qu'il sème et qu'il a labouré profond." Le Grand Mogol se peignit en modeste paysan, semant d'une main ferme les grains fertiles des réformes dans le gras terreau national, superbement indifférent à la vaine agitation de ses détracteurs à courte vue. Le Grand Mogol Liberator devenu Fécondator attendait sereinement la récolte.

         Les vizirs se séparèrent rassérénés mais un peu circonspects tout de même. L'on vit alors, dans les campagnes verdoyantes, les talons plantés dans la tourbe, les élus locaux guetter le long des champs la germination providentielle de la semence présidentielle.

     Ô miracle! Déjà des pousses pointaient leurs tendres plantules bleues, blanches et rouges, hors du fumier. Partout, de la terre fertilisée par le labourage profond du Grand Mogol, surgissait à profusion les bourgeons des bulletins de votes qui le porteraient démocratiquement au pinacle sous le regard contrit des clabaudeurs déçus. Et voilà que, rayonnante, Cérès elle-même apparut en majesté, toute blonde et plantureuse...

     Odieux mirage! Cette déesse des moissons n'était qu'une vulgaire imitation bretonne dont les lourds sabots martyrisaient la glèbe. D'une main munie d'une faux, elle récoltait sans pitié les suffrages des français déçus, sous le nez des vizirs floués. La goule de souche, inexorablement, s'éloignait, emportant sa fauchaison de voix enfiellées. Hélas! tel était le mauvais fruit du labour calamiteux du Grand Mogol. Et sur les champs électoraux ravagés par la peste chauvine soufflait le vent fétide de la haine.

 

15 avril 2011

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