Cadorzy et la dignité du pater

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

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      Un matin de printemps où les oisillons duveteux s'égayaient dans leurs nids, les habitants du petit pays crurent ne pas s'être réveillés malgré le grand soleil qui, déjà, assoiffait les champs. Quoi! Le gros calife de l'opposition, le défenseur des argentiers internationaux, l'émir de la rigueur pécuniaire pour les pauvres, le gras sauveur des banques en banqueroute, le financier providentiel qui devait bientôt libérer le petit pays du joug de son grand Mogol honni et mettre la gauche démocratiquement au pouvoir, n'était qu'une crapule ordinaire et libidineuse, traînée au tribunal par des policemans de séries pour lucarne magique. Un cauchemar! Pourtant, à force de mutuellement se pincer le gras du bras, les habitants du petit pays durent l'admettre : le gros calife socialiste les avait plaqués sur un coup de reins, et pour une fille qui ne l'aimait même pas.

        Les regards se tournèrent alors vers le grand Mogol Cadorzy et l'on crut un instant à l'efficacité d'un complot magistralement ourdi pour éradiquer le rival à l'imposante popularité. Mais le grand Mogol du petit pays n'avait jamais été si digne. Pas un mot, pas un sourire, pas un hourra d'enthousiasme ne s'échappa des lèvres augustes autant que sages. Tandis que les gazettes, autrefois cachottières, se déliaient la langue et que la populace avide d'anecdotes salaces s'affolait aux zincs, autour des machines à café et sur les bancs des squares, le grand Mogol se hissait de toute sa petite hauteur sur l'étroit piédouche de l'honorabilité : quand l'autre courait la gueuse, lui allait être papa!

         Certes, Cadorzy n'en était pas à son premier héritier, sans que les habitants du petit pays n'en sachent exactement le nombre tant, en ce royaume, la vie privée des grands était sacrée. Mais la venue d'un nouveau-né légitime, ça en impose, ça vous transforme un Grand Mogol, ça vous change un égocentrique excité en président serein, hautement conscient de son devoir et de ses éminentes responsabilités d'homme d'état pour défendre partout dans le monde les intérêts supérieurs et la grandeur ancestrale du petit pays des droits de l'homme et de la poule au pot. Sa réélection, Cadorzy la sentait de mieux en mieux.

      Qu'importait alors, que, de tous côtés, les vizirs du grand Mogol se trouvassent mêlés à de malodorantes embrouilles, que les révocations ministérielles s'empilassent sur le présidentiel bureau, et que les propos de certains califes décomplexés, autoproclamés résistants de la bien-pensance, empestassent la xénophobie putassière : Cadorzy rayonnait de paternelle majesté.

        Pour célébrer sa patriarcale apothéose, le grand Mogol organisa une sublime réunion sur les plages touristique du littoral friqué. Il convia là tous les grands Sultans et les hauts Mogols de la très morale et démocratique moitié nord de la planète à se faire photographier devant le casino, en sa minuscule mais si imposante présence. Le ventre rond de la grande Mogole s'exhibait sous une robe discrète et les commères postées devant leurs lucarnes magiques eurent les yeux qui piquent quand le petit père du petit pays posa dignement sa main de propriétaire sur le bedon arrondi.

       Partout dans le monde, des rassemblements contestataires s'organisaient ça où là ; des jeunes et des moins jeunes campaient sur les places des grandes villes où ils s'indignaient de concert avant d'être délogés à coups de matraque par les honorables cognes de tous les pays.

Garçon ou fille? se demandaient, le front plissé, les journalistes embarqués.

 

30 mai 2011

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