Cadorzy toxique

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

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     Ivresse de la pétarade! Griserie de l'explosion! Vertige du badaboum! Le Grand Mogol du petit pays rayonnait, il avait trouvé son destin : c'était bien lui le plus grand bombardier du quartier, le cador local du missile des Droits de l'Homme, l'empereur miniature des redresseurs de démocratie. T'ar ta gueule à la récré, tous les tyrans du monde et d'Afrique : Cadorzy était là. Un dur, un caïd, un malabar de la République! Le surhomme de la libération des peuples opprimés! Dressé de toute sa petite taille sur son ego gigantesque, Cadorzy, beau, solennel devant le miroir présidentiel de sa salle de bain élyséenne, s'entrainait à haranguer, en d'harmonieuses périodes, les brosses à dents qui trempaient dans le verre :

     « Toi, Africain génétiquement mollasse! Toi, toujours esclave sous méchant chef cannibale corrompu! Toi avoir besoin de moi, Grand Mogol de la démocratie! Toi, Africain, entre enfin dans l'Histoire et dans ma campagne présidentielle! »

Boum!

One, two, three, viva Cadorzy, scandaient les masses aveugles, assoiffées de valeurs universelles.

Boum! répondaient en chœur les missiles coalisés.

Et les thuriféraires appointés nommèrent le Grand Mogol Liberator.

Et les dictateurs acculés lui tirèrent la langue puis reprirent les massacres.

Reboum.

       Cependant, le petit peuple du petit pays ayant cuvé le vin aigre des agapes militaires, avait replié ses drapeaux et remisé ses chants belliqueux. Chacun, morne, retournait à ses médiocres occupations : épluchage des offres d'emploi fantomatiques, fouille méthodique des fonds de poches crevés, soustractions épicières des fins de mois qui n'en finissent plus de finir, confections de baluchons avant expulsion par huissier de justice.

       Dans son avion étincelant, Cadorzy survolait le petit pays sans y jeter un œil, tandis que la troupe philosophique de ses sbires décomplexés organisait un débat sur l'Identité nationale, afin de mieux vivre entre soi, sans ces satanés sarrasins tout plein d'intolérance qui feraient mieux de retourner chez eux, là où tombent les missiles libérateurs. On vit alors les pauvres se jeter à l'assaut de plus pauvres encore, dans un ultime acte existentiel et le Grand Mogol du petit pays se réjouir de la nouvelle guerre intestine, qu'il avait fomentée sur le sol même de la patrie.

       Réunis le soir devant leurs lucarnes magiques, les habitants du petit pays se demandaient parfois combien de microparticules inoffensives de césium 137 leur tombaient quotidiennement sur les cheveux. Pour se distraire, ils supputaient joyeusement la longueur du panache d'iode qui se déroulait, interminable, en d'invisibles volutes dans l'azur irradié du ciel. Doux rêveurs! Qui se souciait encore de la catastrophe nucléaire qui eut lieu loin, si loin. Comment pouvait-on être Japonais?

 

6 avril 2011

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