bête à concours, bête tout court

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

La France est une vieille dame dont la maison regorge de bibelots anciens. Ses petits-enfants soupirent devant les armoires débordantes, le grenier plein à craquer et la cave comble : que faire de ce fatras ?

Heureusement, le Président prend les choses en main. Il sait, le Président, ce qui doit être conservé, les antiquailles où se niche l’esprit de la famille, son identité : villages aux clochers virils qui se dressent dans nos campagnes, courage admirable du peuple qui souffre, armée sans repentance, drapeau tricolore et hymne sanglant, Marianne au sein nu, et cette langue si belle à la syntaxe retorse. Et l’on époussette les reliques de la vieille France, on les exhibe quand il devient opportun de rappeler combien la Patrie est grande et noble le Français fier de l’être.

Mais le Président interrompt parfois l’inventaire. Il hausse les épaules, désigne un carton : celui où gisent les spécificités françaises qu’il condamne à la décharge de l’histoire nationale. Au fond de la boite malodorante, sévit une affreuse bête. Bipède macrocéphale, aux petits yeux chafouins et au poil huileux, elle se jette sur les plus ingrats volumes, dévore La Princesse de Clèves et son Profil d’une oeuvre, synthétise en un clin d’œil et disserte comme on pisse. Assoiffée de connaissances aussi pointues qu’inutiles, la bête ne calme son ardeur qu’une couronne de laurier posée sur la tête. Ce monstre à lunettes hante les cauchemars des cancres : c’est l’ignoble bête à concours. Produit d’un rituel archaïque et spécifiquement français, la bête à concours doit être écrasée à coups de talon, plus vivement que les cafards qui partagent les gourbis des trois millions et demi de mal-logés.

Quoi de plus bête que de passer un concours quand un père influent, des relations bien placées, un réseau d’amis, suffisent à obtenir un poste mérité ? Quoi de plus inutile que l’organisation d’un concours légitimant la réussite des rejetons des classes supérieures, qui de toute façon accaparent les meilleures places ? Quoi de plus rétrograde que les veillées laborieuses où l’on potasse des montagnes de fiches, alors qu’il est si branché de coopter les bons profils sur Facebook ?

Adieu la méritocratie, bonjour la copinocratie, la léchebottocratie et autre népotisme. La bête à concours va crever, qui s’en plaindrait ? Sans doute la cohorte de nos compatriotes aux tronches pas très catholiques qu’ils devront pourtant dévoiler sous le nez délicat des recruteurs : leurs copies anonymes, elles, n’avaient pas de couleur.

Que ces futurs discriminés gardent espoir : ils trouveront peut-être un poste dans le 93, là où nul ne voudra plus aller, chez eux en somme.

Le 93, où des profs sont en grève contre la suppression des postes, l’allègement des programmes, la dégradation de la formation professionnelle des enseignants. Ces anciennes bêtes à concours défendent de nouveau l’idée d’une école égalitaire. Peut-être pour la dernière fois : car le Président, adepte du tri sélectif, a de longue date jeté la grève, avec les fonctionnaires, au fond du jardin, sur le tas de chiendent à brûler.

 

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