Bacchus et les douaniers

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

article paru dans ZELIUM n°3, avril 2011

la_loi_fernandel.jpgEn ces temps d'ouverture des frontières et de fluidité des échanges où les marchandises, le fric et les esclaves circulent aussi librement qu'un panache de césium 137, des esprits naïfs croiraient l'honorable douane française abîmée dans l'oisiveté et le gabelou gaulois en voie de disparition. Certes, le képi levant à Pampelune un sourcil soupçonneux devant le front moite de papa - tandis que maman affiche un sourire innocent et que les enfants pouffent sur la banquette arrière - avant de faire circuler d'un coup de sifflet le break familial bourré de clopes détaxées, c'est bien fini. Alors, le douanier, au musée?

Que nenni! Le douanier français a l'œil vif et la truffe humide, il est plus que jamais à l'affût des odieux trafics qui sapent l'économie nationale.

Un beau matin, Jacques franchit la porte de l'administration des douanes. Jacques, c'est ce vigneron du dimanche cultivant avec ses potes un arpent de cépage local qui, l'été, rougit pudiquement au soleil cru de l'Ouest ovalique. Septembre arrive et c'est la fiesta des vendanges ; mars est là, on embouteille en chœur tout en vidant force vieux flacons des saisons passées. Après la fête, chacun repart, lesté de juste ce qu'il faut pour arroser famille et copains toute l'année. Bonheur.

Mais Bacchus est un dieu capricieux. Un jour, il lui plaît d'envoyer à Jacques une vendange miraculeuse. L'ivrogne éternel multiplie les grappes et, sur les rafles brunes, les grains sucrés emplissent les paumes des vendangeurs. Les comportes débordent, puis les cuves, puis la cave. Don du ciel! se dit Jacques, qui se prend à rêver de vendre quelques bouteilles pour aider à payer deux ou trois factures. Bonhomme, Jacques se veut réglo : direction la douane.

Hélas, devant la mine renfrognée du brigadier et les sommations aussi comminatoires que réglementaires, Jacques se demande si Bacchus ne s'est pas foutu de sa pomme. L'administration exige des papiers, encore des papiers, que Jacques, soudain promu patron, ne trouve pas. A quoi l'on voit qu'il est plus simple de vendre des missiles à un dictateur Libyen que du vin de pays sur un marché provençal.

Jacques ne dort plus. La nuit, il guette le ronron de la fourgonnette des rats-de-cave qui, c'est certain, débouleront chez lui dès l'aube pour confisquer les bouteilles et l'embarquer aussi sec pour trafic illicite. Dans la pénombre, il jette un regard plein d'effroi coupable sur les tonnelets d'apéro maison qui luisent sur la terrasse. Certains célèbres épiciers tarnacois ont fait six mois de ballon pour moins que ça. Jacques se voit mal parti.

Heureusement, dans la campagne endormie, les chants ensorcelés des Bacchantes saoulent les douaniers qui se perdent au clair de lune.

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