"Avec humanité et coeur" (souvenirs du 23 août)

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

Ai-je vécu cet épisode dont le récit me semble extrait de la biographie d’une autre ? L’ai-je seulement imaginé ? Ma mémoire me construit souvent un souvenir à son gré, un refuge où bercer mon ennui. Je cherche des indices, je voudrais des preuves : je ne trouve qu'invraisemblances et beaucoup de vide. Peut-il s'agir de moi, ombre parmi des inconnus qui, l’espace d’une longue nuit, me furent proches et secrets comme des frères ?

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Allongée sur le canapé, j’écoute les dernières notes d'une chanson de Bashung. Par la fenêtre, mes yeux suivent le balancé d’une branche de cèdre balayant mollement le ciel. La musique se tait. Je me lève, attrape le trousseau de clés. Je suis dehors, sans destination. Une rumeur lointaine m'attire, me guide comme un phare à travers le labyrinthe des rues.

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Ils sont jeunes, leur regard porte loin, leurs mots s'attardent sur le combat du jour. L'un après l'autre, je les dévisage parmi la brume de chaleur qui ronge les silhouettes et les cils de mes paupières mi-closes : un petit groupe de militants d'extrême gauche dans le vacarme d'une manifestation pour la défense des sans-papiers. Je marche à côté d’eux, au milieu d’une avenue. Ils crient leur refus de la violence du pouvoir. Honte des injustices commises en notre nom. Je saisis le tract qu’ils me tendent. Rendez-vous le lendemain : réfléchir, s’organiser, agir. Trois verbes qui ne me ressemblent en rien tant ils sont proches du courage. Une fille aux cheveux bouclés me lance : à demain. J'hésite : à demain, peut-être.

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Réunion, non loin de l’église Saint-Bernard, dans une cour industrielle à l’abandon grossièrement pavée. Des brins d’herbe jaunie se dressent, têtus, entre les pierres. Huit personnes, debout sous un soleil assassin. Des garçons surtout, un brun trapu, l'œil vert, une fine cicatrice sur le front. Un autre, de haute stature, les bras croisés. Les visages font une tâche sombre, mouvante, en contre-jour sur un ciel chauffé à blanc. Deux ou trois filles, jolies, indépendantes. Fierté de la jeunesse qui ne connaît pas le doute. Leur discipline me surprend et m'amuse. Je ne dis rien, j’écoute.

A la télévision, le ministre de l'intérieur a parlé d'évacuation imminente. "Avec humanité et cœur", a-t-il dit. Ils frémissent : la police, dégoût de ce que ce mot recouvre. Ils suçotent les trois syllabes de résistance. Ce soir peut-être, au plus tard demain matin, l'église sera vidée des familles qu'elle abrite depuis des semaines. En cas d’interpellation, ne pas répondre à l’interrogatoire des flics, surtout ne rien signer. Je me prends à hocher la tête, l'air grave. Une heure est passée : dispersion. Chacun sait ce qu'il doit faire. Je pensais aller nager une heure ou deux avant de rentrer chez moi, mais j'attaque la rue qui conduit à l'église. Je laisse tomber la piscine, je vais prendre la place qu'on m'a choisie, que je n’ai pas refusée, aux côtés des sans papiers. Mon ombre rabougrie me suit à regret. Pourtant, je déambule d'un pas de fête, émiettant sous mes pieds les feuilles déjà rousses des marronniers. Cette mission de figuration me convient. Figurant : personne dont le rôle est tout décoratif.

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D'un coup le soleil bas rougit, les ombres fraîchissent. Une voix de femme annonce par mégaphone la fermeture de la grille, incite ceux qui veulent sortir à le faire immédiatement, sinon ils passeront la nuit ici, enfermés dans l’enclos de l'église. Je ne bouge pas. De l’autre côté des barreaux, les curieux se dispersent dans la poussière du soir. Ceux qui restent s'apprêtent à traverser une nouvelle nuit d’occupation. Ils redoutent que ce soit la dernière. Des semaines qu’ils campent sur les dalles. Parmi eux, je me sens déplacée, mal habillée d’une robe d'été trop courte.

Je me souviens de cela. La lumière du soleil déclinant sur cette robe de coton à carreaux bleu clair et blancs. Le corsage se nouait dans la nuque, laissant les épaules et le haut du dos dénudés. Robe légère et souliers de toile pour une après-midi piscine. Malaise de l'âme et du corps : cette robe incongrue dans la retraite d'une église, derrière une grille cadenassée.

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Autour du bâtiment, entre le fer ouvré d’où pendent tracts et banderoles, et l’architecture néo-gothique : ambiance de fête fanée. La nervosité perce sous les sourires. On s'interroge. La nuit s'installe, il ne se passera rien ce soir. Oseront-ils forcer les portes demain ? On ne sait pas à quoi ressemblera la scène qui se jouera dès l’aube. Du thé noir infuse dans une grande marmite et l’on remplit les gobelets à la louche sous un toit de plastique tendu qui filtre une lumière verte.

De la musique, des exclamations, des rires, il ne me reste qu’une impression de silence forcé, de bruits étouffés, comme si toute parole se chuchotait au chevet d’un mourant.

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Les jeunes militants se sont dispersés. Je ne les cherche pas. Besoin d'éprouver, seule, l’étonnement d’être là. Je suis assise contre le mur ombragé de l'église. Pierre attiédie, râpeuse sur la peau nue. J’écoute les mots qui s’échangent autour de moi en des langues hors du temps. Des hommes secs assis sur des pliants autour de la marmite de thé branlant sur un disque de courtes flammes bleues. L'un allonge le bras, plonge la louche dans l'infusion, verse le liquide dans un gobelet en plastique qu’un autre lui tend. Ils se sourient, murmurent des politesses. Chemises colorées à grands motifs géométriques ou d'animaux, tee-shirts frappés sur la poitrine et dans le dos d'un logo d'entreprise. Des ouvriers au repos après une journée de travail. Les mères se tiennent à l’intérieur. Les enfants ont cessé leurs jeux pour aller dormir.

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Deux portes en bois espacées par un sas séparent l'extérieur et son agitation paisible, du silence intérieur. Dans l’église, la fraîcheur saisit la peau. D'abord aveugles, les yeux se font à la pénombre et découvrent des formes dans les nuances du noir. Chaises et prie-dieu entassés sous les crucifix, statues blanches de saints et de saintes luisant faiblement sous les lustres dorés. Parmi ce bric-à-brac : des matelas alignés entre lesquels les pas tâtonnent. Des paquets de couches, des petits pots pour bébé, de grands cabas en toile plastifiée à carreaux rouges ou bleus, s’entassent derrière les clôtures des chapelles. Des corps endormis se devinent sous les couvertures. Les mères prononcent de rares paroles. Leurs boubous se fanent comme s’éteignent les vitraux, avec le crépuscule. De l’autre côté de la nef, sur un rang serré de matelas, les grévistes, enfournés dans des sacs de couchage bleus, sommeillent. Ces hommes n’ont pas mangé depuis cinquante jours. Je n'ose pas poser les yeux sur leur souffrance. Je préfère passer la nuit sous les étoiles, parmi les veilleurs. Je ne m’endormirai pas.

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Je ne sais pas raconter l’attente, le temps qui s’égrène, indifférent à l’ennui, à la peur vague de ce qui surgira avec le jour. Absence de toute pensée un peu précise qui, dit-on, différencie l’humain de l’animal. Seul le corps porte les stigmates des heures sans sommeil. L'esprit ne demande qu’à contempler sa propre vacuité.

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Je frissonne, assise sur je ne sais quoi devant l’une des portes latérales. Un homme jeune s'approche, il se penche et me touche l'épaule. Il fait signe de le suivre à l’intérieur de l’église. Il désigne de la main un matelas, une couverture. Je le remercie d'un mouvement de tête. Je m’allonge, cernée d’une mer imprécise de dormeurs. L’obscurité vibre des petits bruits des dortoirs, amplifiés dans l'espace qu’embrassent les voûtes de pierre ciselée : gémissements, grognements, paroles inarticulées des mauvais songes. Exil. J'imagine leur sommeil comme retour vers les paysages perdus, les visages des laissés là-bas. Un cri de jeune enfant s'abrège. Réveil en sursaut : je croyais n'avoir pas dormi. L’homme qui m’a prêté son matelas me touche le bras. Je me lève : à son tour. Il lisse la couverture sur ses jambes, se tourne sur le côté. Je sors. 

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Mitan de la nuit, basculement des jours : aujourd'hui sainte Rose, fille d’un colon et d’une métisse indienne.

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Je bois plusieurs thés dans un gobelet en plastique que l’eau brûlante amollit. Je guette le matin en frissonnant. Désir de l'été, qu’il me cuise la peau. Je me sens telle une plante assoiffée de soleil, une sorte de yucca de salon, mal en point.

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La police, tous y pensent mais n'en disent rien. Nous nous taisons ensemble.

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Derrière la grille, des plaques de bitume morcelées tanguent, débris d’un naufrage. Les rues enracinées dans la place fuient le regard, plongent dans le vide, se diluent dans la ville. Vide aussi le petit square aux arbres gris. Façades sans vie, fenêtres aveugles. Volets ocre sale que frappent les premiers rayons du matin. Nul horizon, pas de vent. Agonie de la nuit. Des réfugiés, prisonniers d’un navire en rade à quelques encablures d’un port fantôme. Je suis la passagère clandestine. Elle a froid, elle a honte. Elle tire sur le bas de sa robe pour couvrir ses genoux. Le ciel blanchit, des oiseaux le traversent en groupe, lançant un long cri. J’attends la tempête comme le soulagement d’un mal.

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Je ne suis jamais retournée à l'église. J'imagine la place, aujourd’hui : maquillée d’un pavé propret. Les immeubles s’enorgueillissent d’une couche de peinture fraîche, de volets rénovés. Mensonge d’un quartier embourgeoisé, qui ne me rappellerait rien. Et la grande ville tout autour, son indifférence.

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Ça commence par un frémissement des corps. Les yeux qui s’ouvrent. La torpeur du sommeil, qu’on secoue très vite. On se dresse sur ses jambes, d’un bond. Rassemblement autour d’un téléphone portable. Les bouches s’activent. De l’un à l’autre, deux mots circulent : ils arrivent. De plus en plus fort, de plus en plus vite : ils arrivent. On s’agite dans le peu d’espace entre grille et mur. Que faire ? La peur, la colère enflamment les yeux. Souffles courts. Je reste assise, stupéfiée, à l’écoute. Ils arrivent. Brandi par-dessus les têtes, le mégaphone siffle. Ils arrivent. Ils arrivent. Que faire ? Sur la place, des hommes et des femmes jaillissent et s’attroupent, font de leur corps un rempart : protéger les grilles qui protègent l’église qui protège ceux qu’ils viennent expulser. Ils arrivent. Oseront-ils entrer de force ? On rythme des slogans, on hurle d’indignation. Poings tendus, bouches ouvertes. Les journalistes accourent aussi, glissent leurs micros à travers la grille, enregistrent les cris, la colère. Ils arrivent. Les caméras sont là, filment l’apparition des camionnettes bleues, des camionnettes blanches, des cars qui se rangent, barrent les rues. Oseront-ils l’impensable ? Que faire ? Tout boucler. Les empêcher de pénétrer dans l’église. Ils sont arrivés. Ils sont là. Ils descendent des véhicules, s’alignent sur le bitume. Ils avancent. Je rentre dans l’église. 

Se saisir de tout ce qui tombe sous la main, mobilier ecclésiastique, petit bois et paille grinçante, bancs légers pour la prière. Entasser tout ça devant les portes fermées à clé. Barricades de brindilles. Que faire ? La messe. Le curé : sa voix frêle, par-dessus le bruit de ceux qui s’épuisent à bloquer les portes. Paroles liturgiques. Le mythe du lieu saint, le mensonge de l’inviolabilité du lieu sacré. Poids des bottes sur le bitume. La messe. Silence. Ecoutez ! Ce bruit de tonnerre. Ce sont les haches qui cognent, déchirent le bois des portes, viole la maison de Dieu. Coups, craquements, coups, long craquement et le grand soleil des matins d’août troue la pénombre de l’église. Dans les fentes des portes rompues, à contre jour dans la lumière crue de l’été, se découpent les silhouettes noires, l’arrondi lunaire des casques. Cris des enfants, cris des mères. Le bois des bancs de prière pulvérisé sous les bottes. Ils sont entrés, sous les sculptures des saints et des saintes, parmi les matelas et les pots pour bébé, parmi les corps affaiblis des jeûneurs, avec leur regard inaccessible sous leur visière, leur matraque dressée, avec leurs bottes, avec les projos aveuglants et les caméras, avec des hommes en blouse blanche. Les larmes me brouillent la vue.

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Une femme âgée veut me consoler : il ne faut pas pleurer, on a fait tout ce qu’on a pu. Je ne pleure pas : le gaz lacrymogène me brûle les yeux. J’étouffe. Toute l’eau de mon corps jaillit par les orbites, par le nez. Je ne peux que me moucher au milieu du chaos.

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De jeunes hommes sont portés hors de l’église, pendus par les membres comme du gros gibier. Le plus lourd possible, leur corps. Tout le poids de la vie, de la révolte, plombe leur corps pourtant si mince. Il faut quatre flics pour un seul africain.

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La police à l’ORTF c’est la police chez vous, je me rappelle de ça, de ce vieux slogan de mai 68. Les visages fatigués sont des masques lunaires sous les projecteurs. Ça tourne pour la télé. Mais rien à déclarer que la haine.

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Les mères emballent leurs affaires parmi la cohue, nouent un foulard autour de leur buste, glissent un enfant dedans, hissent un autre petit sous leur bras, cherchent des yeux les grands. On les séparent des pères. Elles ramassent leurs ballots et se dirigent vers les cars, très dignes. Certaines se taisent, d’autres bougonnent. Allez, allez, lancent les uniformes.

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Un policier, froidement, m’engage à le suivre. Je n'ai pas le courage de me débattre comme d'autres le font. Nous traversons la nef, ce grand bazar dévasté. La fournaise m’écrase au sortir de l’église. Docilement, je donne ma carte d’identité française, je monte, m’assois dans la camionnette blanche. Attente. Une dizaine d’interpellées se serrent, au regard fiévreux, triste. Parmi elles, je reconnais les jeunes militantes rencontrées la veille. Nous nous sourions sans joie. Quand la camionnette démarre enfin, elles entonnent le chant des partisans.

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J’ai visionné quelques photos et ce je que j’ai pu trouver sur le site de l’INA, les reportages diffusés par les chaînes de télé aux journaux du soir. Beaucoup de monde, de mouvements, de couleurs. Des hommes traînés sur le sol. Des brancards, des perfusions. Des femmes en larmes. L’intérieur saccagé de l’église. Nulle part, je n’ai décelé la trace fraîche d’une robe d’été, à carreaux bleu clair et blancs, dont le corsage se noue dans la nuque. Sur les clichés, sur les bandes magnétiques, parmi les mille visages, je ne reconnais pas le mien.

 

Publié dans Exils

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