Esquives

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

18 heures. Au terme d'une journée d'exploitation ordinaire, Paul rabat l'écran de son ordinateur portable, qu'il glisse dans sa sacoche avant de quitter l'open space. Il salue les derniers collègues encore collés à leurs stats, d'une voix lasse, et sourit mollement à la stagiaire qui enfile un blouson bon marché. Jolie, mais déjà presque fanée, regrette-t-il. Seul dans l'ascenseur, il songe avec envie à la barquette de lasagnes aux légumes bio qui l'attend au congélateur puis se souvient qu'à l'approche de la Saint-Valentin, le site Trouvunenana point com fait des offres spéciales. C'est l'occasion idéale de dénicher l'âme soeur, susurre la publicité. Les dimanches où il n'a pas de dossier à examiner en urgence sur la petite table design meublant agréablement son deux pièces, Paul s'ennuie.

18 heures. Au bout d'une journée d'exploitation particulièrement difficile en raison de l'absence d'une collègue malade, Karima se frotte les reins, déboutonne sa blouse, qu'elle range dans son vestiaire. Elle se repoudre en songeant qu'il lui reste une cuisse de poulet froid dans le frigo qu'elle dévorera, allongée devant la télé sur le canapé du studio qu'elle paye à crédit. Puis elle réfléchit qu'à l'approche de la Saint-Valentin, le site payetoiunmec point com propose des formules à prix cassé : c'est l'occasion de tromper sa solitude, les soirs où son nerf sciatique la laisse un peu tranquille.  Elle embrasse sa copine et file, à demain!

18h.15 Paul quitte l'immeuble de bureaux, relève le col de son trois-quarts et traverse la dalle à grands pas. Il souffle un vent glacial, pourtant Paul s'arrête, hume dans l'air du soir un doux parfum annonciateur du printemps. Il frémit, comme si la vie, soudain, lui réservait une surprise, l'assurance inespérée d'un nouveau départ. Impatient, Paul s'engouffre dans la bouche de métro. Direction sud, changement Opéra.

18h.15 Karima ferme soigneusement la porte de la crèche et se presse à petits pas jusqu'au bout de la rue, puis à gauche. Avant de disparaitre, le soleil lance d'entre les nuages, un dernier rayon qui lui réchauffe le dos, comme un ultime signe d'espoir. Il y a quelque chose de différent dans l'air ce soir, qu'elle interprète comme la promesse d'un plaisir prochain. Souriant faiblement, Karima entre dans la gare du RER. Direction nord, changement Auber.

18h.45 Opéra. Les portes du métro dans lequel Paul s'est fait par trois fois écraser les pieds, s'ouvrent. Enfin libéré, il se mêle au flux qui se déverse dans le couloir de correspondance nord/sud. Sans obstacle majeur, il débouchera sur le quai du RER, station Auber. Les jambes lui semblent curieusement légères, Paul se sent porté par une force étrange, supérieure : il en viendrait à croire au destin. Des hauts parleurs grésillent les roulades d'une cantatrice. Les applaudissements du public résonnent à ses oreilles, tels le grondement du tambour au moment où la fortune frappe son meilleur coup.

18h.45 Auber. Karima entend claquer derrière elle les portes du wagon et le chuintement du train qui glisse, emportant le violoniste Rom et ses tremolos sans âge. Elle suit le couloir des correspondances sud/nord qui la guidera avec les autres, sur le quai du métro, station Opéra. Elle marche, légère, sans plus ressentir la moindre douleur, presque heureuse sans savoir pourquoi. Elle croirait presque au destin.

18h.48 Paul, le coeur battant, atteint l'entrée du couloir mécanique qui transporte les voyageurs d'Opéra à Auber. Il pose le pied sur le tapis roulant sans comprendre pourquoi soudain tout son corps tremble.

18h.48 Karima, le souffle coupé, atteint l'entrée du couloir mécanique qui transporte les voyageurs d'Auber à Opéra. Elle saute sur le tapis roulant, se demandant pourquoi elle a les mains si moites et comme des fourmis dans les jambes.

18h50 Le trajet de Paul croise le trajet de Karima et le trajet de Karima croise le trajet de Paul à l'exact milieu des deux couloirs mécanique adjacents, parfaitement parallèles.

18h52 Paul grimace. Il vient de se souvenir qu'il doit verser le troisième règlement du Club, pour payer son séjour d'été au Maroc. Ce n'est peut-être pas le moment de trop dépenser sur trouveunenana point com.

18h52 Une ombre voile le regard de Karima. Elle repense à la facture des travaux de ravalement du petit immeuble, qu'elle doit régler au plus tard demain. Ce n'est peut-être pas le moment de faire des folies sur payetoiunmec point com.

19h30 Paul ne devrait pas, mais c'est plus fort que lui et puis c'est la Saint-Valentin. Tandis que le four à micro-ondes dégèle les lasagnes aux légumes bio, il scrute les visages des célibataires sympas, toutes jeunes, souriantes et épanouies sur les photos du site de rencontre. Il imagine ce que serait sa vie avec cette jolie blonde qui ressemble assez à la stagiaire, en moins fatiguée. De deux doigts hésitants il tape un message et clique sur envoyer.

19h30 Karima ne devrait pas mais elle ne peut s'en empêcher. Tandis que la cuisse de poulet froid se racornit de plus en plus au fond du frigo, elle détaille les visages des célibataires sexy, souriants et virils sur les photos du site de rencontre. Elle aime à rêver sa vie avec ce beau brun baraqué, le genre d'homme qu'elle n'a jamais vu en vrai. Un frisson lui parcourt l'échine : allez, courage, il faut se lancer et cliquer.

C'est à 20 heures précises que, détournant un instant les yeux de leur écran, Karima et Paul, Paul et Karima, se posent la même question quant à l'existence réelle ou seulement virtuelle des individus profilés sur les sites. C'est à 20 heures et trente secondes que Paul et Karima décident l'un et l'autre que tout ceci est sans doute une arnaque, mais que ça n'a aucune importance.


Publié dans Nouvelles en ville

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