Au bord du fleuve de plomb

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

La ville se muait en grand cadavre, pas encore charogne mais plus vraiment la cité radieuse qu'elle se prétendait être. Les travaux de rénovation, entrepris à grand frais et tout à crédit, étaient interrompus. Impossible de couler un béton solide par cette canicule, affirmèrent les autorités municipales. Les machines-outils, figées dans d'étranges postures de repli, somnolaient à côté de tas de pavés luisants et de sables de divers calibres, qui peu à peu se disloquaient. Le bitume redevenait pétrole, les murs se couvraient de craquelures, les couleurs tapageuses des affiches publicitaires fanaient. On voyait les gouttières onduler sous la brûlure du soleil et les ordures, jetées n'importe où, pourrissaient au fond des tranchées, avec les oiseaux morts de soif. On découvrait par endroits les tubes, câbles et conduites d’égouts, à nu sous des débris d'asphalte : les viscères de la ville suintaient à ciel ouvert, ça commençait à sentir.

       Le violent orage de la veille n'avait rien arrangé, substituant une boue noire et collante à la poussière, arrachant les fils électriques, couvrant le sol d'un tapis glissant de feuilles noirâtres, sans faire tomber la température. Les faubourgs s'éclairaient maintenant à la bougie. On apprendrait à vivre sans ordinateur et dans l'ordure : les poubelles débordaient depuis que le service de nettoyage fonctionnait au ralenti. De nombreux ouvriers avaient cessé le travail : l'annonce soudaine de milliers de licenciements paralysait la Région, et dans les foyers, l'on doutait que les travaux reprissent à l'automne.

       Sur ces fondations déliquescentes, se dressaient les hauts bâtiments de bureaux flambants neufs, tout orgueil de pierre blanche et métal, dont les miroirs multipliés ne reflétaient que le ciel, d'un bleu grisâtre tirant vers le jaune. Régulièrement, les fumeurs se retrouvaient au bas des tours, murmurant leur fatigue, desserrant leur nœud de cravate, avant d'étouffer leur mégot dans les gravas et de disparaître, avalés par des portes de verre qui ne s'ouvraient qu'aux ADN dûment accrédités. On ne voyait jamais arriver les employés, on ne les voyait jamais partir. Leurs voitures climatisées accédaient directement au sous-sol.

       À travers le labyrinthe des rues en travaux, une enfant tirait une lourde poussette. Une grimace lui déformait le visage quand elle grimpait sur les trottoirs, soulevant son fardeau à deux mains. Elle tournait dans le réseau compliqué des barrières de chantier grises et vertes, tâtonnait sur le contreplaqué fixé à la va-vite qui bouchait les voies éventrées. À la jointure des planches, les roues du chariot se coinçaient, qu'elle libérait d'un coup de pied.

       Elle passa devant un groupe de garçons, assis dans la pénombre, à peine visibles dans l'encoignure d'une épicerie au rideau de fer baissé. Ils l’interpellèrent, plus moqueurs que menaçants : elle détourna le regard et dériva sans dommage, mais avec un pincement au ventre qui ne s'estompait pas. Qui voudrait se mouvoir dans cette touffeur pour rattraper une enfant pressée ? Mais, aux yeux de ces jeunes hommes désœuvrés, abreuvés de sodas à la composition douteuse, elle savait qu'elle n'était déjà plus une petite fille. Au croisement de deux rues, elle se décida pour la fournaise : exposées au sud, les façades pelées des bâtiments anciens présentaient des rangées de volets hermétiquement clos. Nul ne verrait l'enfant piétiner son ombre en plein midi et prendre la direction du fleuve.

       Qui était-elle, en somme ? Rien qu'une gamine trop vite grandie, aux longues pattes plantées dans un short de garçon. Une fille maigrichonne qui remorquait un chariot à provisions par les rues tremblantes de chaleur. Aimante, attentionnée, elle agissait comme le font les enfants de son âge : elle apportait gentiment les courses à sa maman. En quoi aurait-elle pu attirer l'attention ? Mais les magasins n'étaient plus approvisionnés. Sur les rayonnages à moitié vides on ne trouvait que de mauvais produits d'importation : des sodas, des pizzas, des hamburgers. Les rares fruits et légumes, rescapés on ne savait comment de plantations grillées sans avoir eu le temps de mûrir, coûtaient un mois d'allocation la livre. Elle sursauta : un lampadaire figurait la silhouette d'un terrible bonhomme à la tête démesurée. Elle s'en voulait d'être aussi trouillarde. Le cœur battant, le ventre douloureux, elle franchit l'avenue, atteignit la petite place déserte où se desséchait une ronde de platanes. Elle détesta les sansonnets qui rayaient le ciel, lançant à toute force un cri rauque dans lequel elle lisait une menace. Une ombre glissait lentement entre les bancs de pierre inoccupés : un petit nuage replet, tout blanc, tout frais, osait provoquer la souveraine puissance du soleil. L'enfant se réjouit de sa témérité. Mais soudain, on n'entendit plus, à travers l'épaisseur du silence, que le doux frottement des sandales et le cliquetis régulier du chariot. Elle s'immobilisa.

       Il se tenait devant elle, surgi du vide, le visage noyé dans l'ombre des cheveux. Un large sourire lui fendait la face, pareil à ces tueurs fous, garçons ordinaires mais effacés, perdant leur anonymat dans l'exécution à l'arme automatique d'une dizaine de citoyens réunis au mauvais endroit, au mauvais moment. Elle tressaillit. Tête baissée, elle voulut contourner l'homme fiché sur son chemin. Sans un mot, il agrippa le guidon du chariot. Elle ne résista pas. Calmement, elle ouvrit d'une main sûre le sac de toile, lui tendit une poignée de pomme de terre. L'homme ne la regardait plus. Il renversa la poussette : cinq kilos de patates déboulèrent dans un bruit mat. À son sifflement strident, des mendiants de tous âges, comme arrachés à la lèpre des murs, se précipitèrent. L'enfant ramassa son chariot et, vite, s'éloigna. Ne restait plus au fond du sac que quelques tubercules. Elle sécha ses larmes d'un revers de main, tandis que s'amplifiaient les sirènes de police.

       Au sortir de la ville, le ciel s'élargissait par-dessus le maillage compliqué des câbles électriques. Des familles s'étaient installées dans la rue pour surveiller des jardins potagers improvisés dans les anciennes vasques décoratives de la mairie. Arrosés avec l'eau du fleuve, les semis maladifs végétaient. Pour tromper la soif, certains trouvaient la force de frotter les cordes d'une guitare, d'autres apprivoisaient la faim dans un chant rythmé par le battement des mains. L'enfant, toujours suivie de sa poussette à marché, traversa les voies du tram, observa attentivement le quartier. Elle n'avait pas été contrôlée une seule fois sur son trajet, et ce calme inattendu l'inquiétait. Mais le vaste carrefour paraissait tranquille, elle se résolut à descendre le haut talus de terre.

       En contrebas, l'on distinguait à l'horizon la crête resplendissante des immeubles de bureaux, comme une couronne d'or posée sur le vice. Elle s'approcha des baraquements installés dans l'herbe brûlée. De vieux vêtements tenaient lieu de rideaux. On percevait le lourd bouillon du fleuve sur lequel se penchaient dangereusement les petits. Eau noire, impénétrable : de l'encre létale, un poison agité de mouvements confus. Depuis que l'ancêtre leur avait raconté l'onde claire et les algues vert tendre entre lesquelles frétillaient de fraîches truites argentées, les petits passaient la journée à scruter le fleuve de plomb, pétrifiés de n'y contempler que leur visage fiévreux.

       Elle confia la poussette à leur mère et s'excusa tristement pour le peu de pomme de terre qu'elle apportait aux petits. D'un geste précis, la femme débloqua le double fond du chariot, révéla le trésor : six bouteilles d'eau pure et un filet d'orange. Le regard ému, la mère caressa l'épaule de l'enfant, et d'un mouvement du menton indiqua une bicoque de bois et de bâches, calée sous un arbre. Le rideau de perles en plastique cliqueta derrière elle. Elle découvrit avec joie, à demi visible dans la pénombre, la silhouette rassurante de celui qui l'attendait.

 *

       Quinze minutes : il avait calculé large. Elle s'avançait sur ses longues jambes, trimbalant son chariot à travers le quartier des riches. Portails métalliques fermés, caméras de surveillance. Des gardes surgirent d'une villa, le regard invisible derrière les verres fumés, un flingue en évidence sous la veste. Ils l'arrêtèrent d'un geste, tandis que s'ouvraient dans un même mouvement le battant du portail et la portière d'une berline noire, stationnée devant. Une belle femme blonde et deux adolescents, casques vissés sur les oreilles, s'engouffrèrent dans l'automobile. Ils ne virent pas l'enfant à la poussette. On attendit un chien gras, qui clopinait, langue pendante, sur le trottoir. Un bras tendu hors de la portière saisit l'animal, qui couina. La voiture glissa, silencieuse, quand s'effacèrent les gardes. L'enfant poursuivit son chemin.

       Dix minutes. Elle opta pour le raccourci du cimetière. Il lui semblait entendre les encouragements joyeux des défunts dans le froissement des ramures qu'un vent faible agitait. Savaient-ils, les morts, ce que contenait maintenant le double-fond du chariot? Elle s'accroupit, retira d'une tombe les feuilles de marronniers plaquées par l'orage sur les deux noms gravés. Elle se laissa bercer par le regard confiant de ses parents, dont la photographie jaunissait déjà sous la plaque de verre. Mais il fallait se dépêcher. Les roues tressautèrent sur les graviers blancs.

       Cinq minutes. Ses pieds enserrés dans les lanières des sandales, foulèrent l'ombre d'une grille, qui dessinait sur le sol les rails du train de la liberté, ou les barreaux d'une prison. D'un pas vif, l'enfant s'engagea dans le labyrinthe des rues en travaux. De l'autre côté des barrières, trois policiers contrôlaient un jeune homme. Les poignets menottés dans le dos, une main plaqué sur la nuque, les flics l'embarquaient. Le mal de ventre revint, plus intense encore : elle avait reconnu l'ami. Elle ne fit aucun signe, lui non plus : les instructions étaient formelles. Elle pressait le pas, quand elle entendit la voix de l'agent. Il s'approcha lentement, scruta l'enfant avec curiosité : elle présenta ses papiers. Il jeta un oeil dans le chariot vide. Elle allait faire les courses pour sa maman, expliqua-t-elle. Le policier lui rendit sa carte, il avait déjà l'autre gars.

       Une minutes et les jambes en coton. Plus de fumeurs à l'heure de la fermeture des bureaux. Elle imagina les employés rentrés chez eux, tapotant sur leurs ordinateurs, délassés après une bonne douche. Le repas sentait bon, qui mijotait dans la cuisine. Ce soir, la rencontre aurait lieu à huis clos, avait-elle deviné, entre les dirigeants de la multinationale de gestion de l'eau et de hauts responsables politiques. En tout, huit personnes. Elle contourna le bâtiment, s'effraya de ne pas reconnaître sa propre image glissant, si maigre, sur les larges baies vitrées. Le contact était au rendez-vous. Il s'empara du chariot et disparut dans la tour, sans poser les yeux sur l'enfant.

L'ultime consigne disait ceci : courir, vite!


Publié dans Nouvelles en ville

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