Après les pins

Publié le par juliettekeating.over-blog.com

J’ai tant voulu les pins : les voilà, souverains, qui m’accueillent en leur royaume d’encens. Je ne les vois pas mais je sais qu’ils veillent, ces éternels vainqueurs du vent. Je flaire l’ambroisie des pinèdes. Des algues suaves me caressent la peau. Je dérive en apesanteur, plus légère qu’un souffle d’enfant. Comme j’étais bête, petite fille, d’avoir si peur de l’eau. Papa m’a jetée au lac : debout sur la barque de location, il rit à mes feulements de chatte. Autour de nous, les montagnes se dressent comme les murailles moussues d’un vieux château. Le miroir du lac reflète leur cime blanche. Me débattant dans l’eau glacée, je coule à pic. Papa me tire de la baille par une patte, hurlante, transie. Lui, déçu. Depuis combien de temps me suis-je éloignée de la plage ? Je flotte, petit bouchon de liège. Je devrais bander mes muscles, contraindre mon corps à nager, rejoindre ceux qui m’attendent sur le rivage, une main en visière, le regard tourné vers le large. Un frémissement inquiet trouble la plénitude de cette après-midi d’été. Mais pas un nuage. Je vais bien. Le plus petit mouvement fait naître une vaguelette qui me masse le dos. Mes douleurs effacées, je retrouve un bien-être depuis longtemps perdu. Si j’ouvrais les yeux, je verrais le bleu, si bleu, palissant vers l’horizon. Un dôme d’azur, un dégradé si dense qu’il parait une toile d’artiste, une pâte grasse, étalée au couteau. Le visage de mon amour se dessine sur le ciel sans fond. Nous avons mariée notre fille unique, nous sommes en vacances, épris comme à vingt ans. Nous rions de ce qui nous arrive : cet avivement des sens, cette reverdie du désir à l’ombre parfumée de la pinède. Le soir, dans notre chambre d’hôtel, une aiguille de pin glisse des plis de ma jupe. J’entends mon cœur qui cogne le silence marin. Ainsi, le cœur des morts bat, c'est inattendu. Le corps pourrissant ne disparaît-il pas ? Serait-ce l’âme ce rythme vital qui s’égrène à l’infini ? Un autre battement, plus lent, plus fort, martèle le temps sans m’effrayer : le pouls de la mer. Quand j’entrouvre les paupières, je saisis un jeu de lumières et d’ombres à la surface de l’eau comme sous le vieux tilleul où nous sautons à la corde. D’un coup, ma soeur blêmit. Une douleur à la tête, brutale, au beau milieu du jeu. Forte fièvre. La petite malade repose dans sa chambre aux murs tapissés de feuillages foisonnants et d’oiseaux exotiques ; les persiennes sont tirées. Je n’ai pas le droit de l’approcher. Assise tout près de sa porte, j’écoute ses longs gémissements. J’observe la lenteur paisible d’un couple de punaises déambulant le long de la plinthe. Maman, Papa, le docteur, entrent, sortent de la volière interdite où se débat l'âme de ma soeur. Ils ne me voient pas. Ils se lavent les mains. Maman vieillit en quelques heures. Au soir du deuxième jour, le docteur touche du bout des doigts le bras de Maman, serre vigoureusement la main de Papa, se penche vers moi pour un baiser sur le front. Des touffes de poils lui sortent des oreilles. Je pense que je n’entendrai plus la voix de ma petite soeur. Mais la voix des morts surgit à leur guise dans l’esprit des vivants. Il a suffit de franchir le pas, de se laisser aller, sans peur, sans souffrance : cette vieille carcasse trop grande, empâtée, douloureuse, elle ne m'encombre plus. Je tourne sur moi-même avec aisance, je suis dans l’eau comme autrefois dans l’air piquant d’automne, à fond sur mon vélo dans la descente abrupte qui traverse le village de ma grand-mère. Le vent me fouette les joues, soulève ma jupe : je me fiche que l'on voit mes cuisses nues Je ne fais pas attention aux voitures. Non, la mer n’est pas silence : elle bruisse de doux gargouillis. Le timbre d’une voix aimante s’éteint, revient : la voix de la mer n’est pas le grondement diffus, le mugissement que l’on s’imagine. Jeune et claire, sa gaieté tranquille apaise. J’ai l’impression qu’elle me parle. En un tendre murmure, elle me confie le secret des trépassés. C’est le miracle de la mort de respirer si bien sous l’eau : un vrai poisson. Je suis toujours femme, pourtant, et non sirène. Je caresse ma peau nue, sans écailles luisantes, mes quatre membres étonnement souples. Je devrais faire preuve de sérieux. Montrer un peu de tenue, comme les graves gisants aux orbites creuses, leur pierre lustrée dans les chapelles obscures, froide sous les doigts brûlants des pécheurs. Je devrais interroger mon sort, faire les comptes, le bilan : ma vie a-t-elle valu d’être vécue ? Trop tard pour l’inventaire. Je m’amuse à me gratter le front avec le gros orteil. Les vivants ne disent pas que des bêtises au sujet des défunts : ce ressac des souvenirs où l’infime bouscule le plus grave, le goût décevant d’une framboise volée derrière un mur en ruine et le parfum des lys couchés sur un cercueil minuscule, blanc, comme un jouet. D’autres images me traversent, qui ne sont pas de ma vie. Un surcroît d’attention, un effilement de la sensibilité ouvrent aux morts les souvenirs de l’humanité. Je suis Aliénor, attentive au chant du troubadour amoureux. Maman m’a cousue une robe bleue brodée de perles. Je monte sur l’estrade au bras de mon cousin en poète occitan. Nous avons gagné le premier prix au concours de déguisements du club de la plage. Applaudissements. Je me crois vraiment reine et fais caprice sur caprice. Je suis la première femme : nue sur l’herbe élastique, je goûte le fruit qui vaut tous les paradis. Loin, très loin par delà les hautes herbes et les collines, l’orage gronde. Je suis Olympe au pied ferme sur les planches grinçantes de l’échafaud. De la fenêtre de ma chambre, je guette le facteur en ressassant une formule magique pour que le magicien à vélo tire de sa sacoche la lettre espérée. La pluie s’abat sur les toits de tôles, j’entends la ruée du torrent de boue qui déferle et va m’emporter. Je sens, acéré, le fil du rasoir filer sur la peau de mon crâne. J’écoute le chant des hommes s’élever de la terre rouge : accroupie, je mâchonne la feuille de qat qui me donnera la joie. Hiver : je suis assise près de l’âtre vide, je frotte les paumes de mes mains sur la toile du tablier. Sept garçons immobiles me fixent de leurs yeux faméliques. Les images de ma vie se mêlent au magma commun, les mémoires des défunts fusionnent, bientôt je ne me rappellerai plus rien. J’oublierai jusqu’au rire de mon enfant, le parfum de ses cheveux, de sa peau. Où êtes-vous, ceux que j’ai aimés ? Mes parents, ma petite sœur, mon amour, que j’imaginais retrouver dans l’au-delà. Réunis sous les pins, je les voyais deviser sur les troubles de l’âme comme les sages d’un village africain. Mais il n’y a personne. Où es-tu, Dieu, qui sépare les sauvés des perdus ? Ai-je été sauvée malgré mes pêchés, suis-je à jamais damnée, me débattant pour l’éternité parmi les flots amers du Styx ? Je reste seule, baignée par une eau tiède et calme, qui va s’étrécissant et semble remuer doucement à travers un espace indistinct. Je sais, pourtant, que je suis attendue. Ils habitent une villa blanche au toit de tuiles qui pâlissent au soleil. Allongée sur un transat, la jeune femme grimace, plaque une main sur son ventre énorme. Elle sent son enfant bouger. Brune, les cheveux noirs aux reflets bleutés, le regard profond. L’homme, robuste, le corps mince et flexible, se courbe vers l’aimée. Elle le rassure d’un sourire. Attendons encore un peu, même si la valise est prête pour la maternité. On est si bien sur la terrasse, à l’ombre des grands pins. Un vent doux se lève, la femme se détend, ferme les yeux. Je suis calme aussi. Quelque chose est là, en suspens, qui va surgir. Comme un voilier que l’on voit soudain, éclat de glace sur la mer. Je veux allonger la jambe, mon pied heurte une membrane souple. Une zone plus chaude passe sur mon dos, me réconforte. Je souris, je ne bouge plus. La douce membrane qui me protège se plaque contre ma peau, masse mon corps replié sur lui-même. Je m’endors. Je me réveille, le corps ballotté par le courant. L’eau dans laquelle j’ai baigné si longtemps, sereine, s’écoule autour de moi en une ultime caresse. Je suis un galet rond et blanc, je roule dans le lit de la rivière en fuite. L’eau de la cascade s’écrase contre mon dos, eau vive, eau nourricière qui se débonde. Toute l’eau de la mer se retire en une vague unique qui déferle et m’abandonne en son sillage, telle un trésor que la marée découvre. C’est le début du voyage. J’entends le souffle haché de ma mère, ses longs gémissements. Nos deux cœurs battent à leur rythme, unis dans le même effort. Souffrance et plaisir ne se distinguent plus. Le chemin s’ouvre, sombre, étroit. Ma tête molle se fraie un passage dans le tunnel de chair. La mémoire me quitte par grands pans de temps vécu, dépose au plus profond de mon être le gras limon des vies ancestrales. Lentement, précautionneusement, mon corps progresse par secousses. Oublier jusqu’au langage. Taire à jamais le secret que la mort n’est qu’un mot. Contraction de la chair qui me pousse irrésistiblement vers un destin renouvelé. Une épaule roule, puis l’autre. Je glisse. Une main m’agrippe sous les bras, m’arrache à l’obscurité. Innocente dans la lumière de l’été, je viens au monde. Et je crie.

Publié dans Apaisements

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